60 ans des indépendances : au Congo, un cha-cha de circonstances

45 tours "Independance cha cha" © DR

Créée in situ par Joseph Kabasele dans le contexte particulier de la décolonisation du Congo, Indépendance cha cha est une chanson entrée dans l’histoire, unique par sa double dimension historique et symbolique qui continue d’inspirer des artistes comme Baloji ou Tabou Combo.

Sur le plan officiel, Debout Congolais et La Zaïroise se sont partagé un même rôle à différentes époques en tant que symbole de l’État congolais. Mais depuis l’indépendance, “il n’y a eu qu’un seul véritable hymne national congolais, un seul petit air qui jusqu’à aujourd’hui fait spontanément se déhancher toute l’Afrique centrale : la musique espiègle, légère et émouvante d’Indépendance cha cha, assure David Van Reybrouck dans son ouvrage Congo, une histoire, Prix Médicis essai 2012.

Cette chanson de Joseph Kabasele, dit Grand Kalle, appartient à ces œuvres qui ont traversé des frontières de toutes natures : géographiques, générationnelles, mais aussi musicales. "J'ai repris cette chanson fédératrice, symbole de la crédulité de nos prémices”, scande le rappeur poète Baloji dans son adaptation intitulée Le Jour d’après/Siku Ya Baadaye parue sur son album Kinshasa succursale en 2011. “Je me suis rendu compte que c’était une chanson téléguidée par le gouvernement belge, qu’elle faisait partie d’une propagande de décolonisation”, considère l’artiste belgo-congolais.

"Elle préfigure aussi une des grandes traditions de la musique congolaise qui est la dédicace, qu’on appelle libanga : on lance des offrandes moyennant de l’argent. Cette chanson le fait très bien : très douce, très sirupeuse, elle pratique en fait un clientélisme de premier cru”, poursuit-il, en faisant allusion aux noms des protagonistes honorés au micro : Kasa-Vubu, Lumumba, Tshombé… Autant de leaders nationalistes qui “par idées, par convictions politiques ne pourraient jamais s’entendre”, observe a posteriori Baloji.

Tout en conservant la mélodie originale qui sert de signature à ce titre, il en a modifié le texte pour souligner “les promesses de lendemain, les promesses de l’aube d’un État souverain où le sol se dérobe, entre milices et rebelles, pillages et recels, peuples que l’on déplace comme des cheptels, de parcelle en parcelle”.

Il ne cache pas qu’il lui a été difficile de trouver à Kinshasa un chanteur acceptant de l’accompagner sur ces nouvelles paroles. On ne s’attaque pas impunément à un "monument immuable du patrimoine congolais" ! S’il n’a pas fait l’objet d’attaques ni de critiques du même ordre que celles qui avaient visé le Français Serge Gainsbourg avec sa Marseillaise en reggae, sa démarche n’a pas été du goût de tous : "On m’a appelé. Je n’en dirai pas plus", glisse-t-il.

Kabasele à Bruxelles

Le sujet est sensible. L’enthousiasme de la version originale reflète ce vent de liberté qui souffle sur les discussions organisées début 1960 à Bruxelles entre la puissance coloniale et les représentants du futur État libre. Le front unitaire affiché par ces derniers, malgré les divergences profondes, est aussi de mise dans le domaine musical : à l’initiative d’un de leurs compatriotes, Joseph Kabasele et une partie de son orchestre African Jazz, qui règne sur la rumba congolaise, sont invités dans la capitale belge pour distraire les négociateurs. Ils sont rejoints par deux membres de l’OK Jazz, la formation concurrente. Franco, le patron, a décliné l’offre, mais accepté que son chanteur principal Vicky Longomba (père d’Awilo Longomba, chantre de la techno-soukous) et un des guitaristes fassent le voyage. Kabasele, qui rencontre au cours de ce séjour le saxophoniste Manu Dibango qu’il fera ensuite venir à Kinshasa, enregistre sur place la chanson qui célèbre l’indépendance acquise sur le papier.

Ce morceau aux allures de slogan, qui inspire aussi bien l’écrivain du Congo-Brazzaville Alain Mabanckou que son alter ego guinéen Tierno Monenembo, dit aussi l’influence culturelle de Cuba, sinon la proximité avec l’île caribéenne d’où vient le cha-cha-cha (amputé incidemment d’une syllabe lors de sa relocalisation en Afrique !). Au-delà des liens hérités de la traite négrière et des réminiscences subconscientes, le phénomène résulte aussi de la commercialisation massive à bas prix de 78 tours cubains sur le continent, à l’initiative de la société phonographique La Voix de son maître. L’impact se traduit par l’apparition et le développement d’un style afro-cubain, partagé par nombre de pays d’Afrique.

L’aura d’Indépendance cha cha y a sans nul doute participé, et ce titre emblématique incarne ainsi ce pont transatlantique, à l’image de la version signée par le Sénégalais Alune Wade et Cubain Harold Lopez sur l’album Havana-Dakar en 2015. Ou encore l’adaptation des stars du compas haïtien Tabou Combo, qui l’ont rebaptisée en 2010 Rumba Liberté, pour mieux en souligner la symbolique planétaire.