Groupe RTD, la belle surprise venue de Djibouti

La formation djiboutienne Groupe RTD sort un premier album. © Janto Djassi

Rares sont les occasions, à l’heure où la planète entière se connecte en un clic, de découvrir des formations qui comptent à l’échelle locale, mais ne se font pas entendre hors de leurs frontières. Surtout quand elles jouent avec cette alchimie musicale que possède le Groupe RTD, orchestre institutionnel de Djibouti, tant dans le style qu’au sein de ses effectifs. Son premier album intitulé The Dancing Devils of Djibouti fait figure de révélation.

Dans les bacs des disquaires, rien, hormis un enregistrement à vocation patrimoniale du début des années 1980 à l’initiative de l’Agence de coopération culturelle et technique française. Sur les plateformes de streaming, la quête n’était guère plus fructueuse : Djibouti faisait partie de ces zones blanches de l’industrie musicale.

The Dancing Devils of Djibouti, du Groupe RTD, met donc fin à cette situation. Celle-ci aurait pu durer encore quelques années sans l’à-propos du label américain Ostinato Records, dont l’intérêt pour la région s’était déjà exprimé à travers la compilation de vieilleries somaliennes Sweet as Broken Dates nommée en 2018 aux Grammy Awards.

Si l’ex-Territoire français des Afars et des Issas, devenu indépendant en 1977, est l’un des plus petits États d’Afrique continentale, juste devant la Gambie et l’Eswatini, sa position géographique à l’origine de son intérêt géostratégique aujourd’hui lui confère pour les mêmes raisons un certain nombre d’atouts qui peuvent se décliner sur le plan culturel.

Verrou de la mer Rouge, porte d’entrée de la vaste Éthiopie, terrain de jeu pour toutes sortes d’aventuriers, fréquenté de longue date par les commerçants arabes qui longeaient ses côtes, ce pays qui compte moins d’un million d’habitants est un lieu carrefour, un lieu de brassage – comme l’a été par exemple Cap-Vert, de l’autre côté de l’Afrique, avec le succès que l’on sait sur la scène internationale grâce à Cesaria Evora.

C’est cette dimension cosmopolite, avec ses multiples influences, qui habite les 50 minutes de l’album proposé par la formation maison de la Radiodiffusion Télévision de Djibouti (RTD). Quand Vik Sohonie, le fondateur du label à l’âme d’explorateur, a été présenté en 2016 à ces musiciens, il s’attendait à entendre un gentil répertoire pour cérémonies officielles.

Une signature musicale

Dans le studio de répétition, il raconte s’être retrouvé tout à coup face à un groupe "de classe mondiale", dont la formule pourrait être incarnée par les ingrédients présents sur le titre Raga Kaan Ka Eegtow : "Une étourdissante collision entre Bollywood et le reggae dub jamaïcain, des cuivres brillants inspirés par le jazz de Harlem, et les mélodies aussi hantées que joyeuses des claviers de la mer Rouge."

La recette est différente de celle qu’il a pu entendre ailleurs dans la Corne de l’Afrique et qui date d’ailleurs plutôt "des années 1960 et 1970" "Je n’étais pas complètement surpris d’entendre tous ces éléments, mais j’étais étonné de la façon dont ils les avaient mélangés pour avoir cette signature musicale", précise le baroudeur musical.

Trois ans plus tard, après avoir réécouté maintes et maintes fois ce qu’il avait pris sur le vif, Vik Sohonie retourne sur place une fois bouclées les discussions avec les autorités de tutelle, incontournables dans une telle entreprise : les musiciens à qui il veut faire appel sont en effet des fonctionnaires, qui animent entre autres les émissions télé comme Jeunes talents. Le modèle a déjà été éprouvé, bien qu’il relève d’une forme d’anachronisme en 2020 : au lendemain des indépendances en Afrique de l’Ouest, plusieurs pays avaient agi de la sorte dans les années 1970, en particulier en Côte d’Ivoire ou l’orchestre de la Radio-Télévision ivoirienne (RTI) conduit un temps par Manu Dibango a joué un rôle indéniable dans le paysage musical local.

Trois jours de travail, huit morceaux, voilà ce qui était donc prévu dans le contrat avec le ministère de la Culture djiboutien. Mais “apparemment, personne n’avait vraiment dit aux musiciens ce qu’il se passait”, sourit le patron d’Ostinato Records, étonné de la réaction à peine enthousiaste des membres du groupe lorsqu’ils sont mis au courant du projet.

Derrière la réserve apparente, l’implication et la passion prennent vite le relais. Avec l’envie de défendre "ce qu’ils considèrent comme la musique de Djibouti, qui puise le meilleur dans tant de cultures différentes pour en faire la sienne". L’enregistrement restitue une proximité surprenante avec les instrumentistes et chanteurs : l’impression de se trouver avec eux au milieu de la pièce, d’autant que la production a eu la bonne idée de laisser les ambiances de studio comme sur Kuusha Caarey ou Liso Daymo.

Au micro, trois voix se succèdent : celle d’Asma Omar, ancienne candidate de l’émission jeunes talents, celle d’Hassan Omar Houssein qui a rejoint les effectifs il y a cinq ans, et celle de Guessod Abdo Amargod. Invité pour l’occasion, mais collaborant habituellement avec une autre formation, ce dernier est le fils d’Abdo Amargod qui fut l’un des artistes les plus célèbres du pays.

Si la plupart des titres sont composés par le saxophoniste Mohamed Abdi "Alto", certains ont été empruntés au passé et remis à jour en bénéficiant de l’effervescence créatrice du groupe. Celui qui clôt l’album, Wiil Wille, possède une dimension historique inattendue : la chanson aurait cinq siècles et raconterait les exactions d’un lieutenant du navigateur portugais Vasco de Gama. Arrangée de façon traditionnelle, a capella avant que les percussions n’entrent dans le jeu, elle dit aussi le rapport aux peuples nomades et à leurs cultures qui ont traversé les déserts comme d’autres ont traversé les mers.

Groupe RTD The Dancing Devils of Djibouti (Ostinato Records) 2020

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