"L'imagination africaine en musique" selon Kofi Agawu

Kofi Agawu : "Nous avons notre part de grands chanteurs et d’instrumentistes". © Getty Images/Joël Carillet

D’origine ghanéenne, Kofi Agawu enseigne à New York où il est devenu un spécialiste de rang international en matière d’ethnomusicologie africaine et afro-américaine. Publié en anglais en 2016, son livre L’imagination africaine en musique vient de paraître en français. Par son érudition, la vigueur et l’audace de ses analyses, il s’adresse autant aux musicologues qu’aux passionnés d’études postcoloniales. 

RFI Musique : Le livre s'ouvre par un long éloge de l'Afrique, son immensité et sa diversité...
Kofi Agawu : Les paysages musicaux du continent sont infinis. Ont-ils un dénominateur commun ? L’existence d’un seul dénominateur commun reliant les très nombreux styles de musique et de danse en Afrique reste à déterminer… Entre parenthèses, rien n’indique que d'autres régions du monde possèdent un tel dénominateur. Quel sens cela aurait-il, par exemple, de parler de "musique américaine" ou de "musique européenne" ou de "musique asiatique"? Une chose à considérer, cependant : lorsqu'elle est placée en compagnie d'autres musiques du monde, la musique africaine est souvent immédiatement reconnaissable. Pourquoi est-ce le cas ? Si seulement nous pouvions trouver une équation pour spécifier cette différence ultime ! 

Pour décrire l'imagination africaine en musique, vous commencez par un état des lieux des instruments et des langues utilisées. C'est peut-être ce qui est le moins connu hors du continent ?   
Il existe une étonnante variété d’instruments sur le continent africain, et bien que de nombreux chercheurs aient écrit sur certains d’entre eux, nous sommes encore loin de pouvoir établir des inventaires définitifs des objets sonores du continent. L'une des choses que je mentionne dans le livre est l'acte apparemment banal de nommer des instruments. Le nom d'un instrument peut être une onomatopée, il peut faire référence au matériau utilisé dans sa construction, ou il peut décrire le rôle d'un instrument dans la création de musique d'ensemble. Il importe donc qu'un tambour de calebasse appartienne à une classe de "choses qui sont faites pour pleurer", ou qu'un batteur principal soit appelé le tambour-mère. Chaque désignation contient une histoire, un sens de la pratique sociale et plusieurs connotations.
Mes étudiants sont souvent surpris d'apprendre qu'il y a bien plus de deux mille langues en circulation en Afrique. Malheureusement, apprendre cela ne les rend pas forcément plus curieux de nos langues ! Je me suis intéressé dans ce livre à la contribution fondamentale que la langue apporte à la performance musicale. Par exemple, l’idée que les tambours "parlent" échappera à ceux qui ne sont pas conscients de la manière dont le langage naturel est reproduit par des substituts de la parole.

De l'extérieur, l'imagination africaine en musique est associée surtout à son inventivité rythmique. Pour autant, vous accordez une place tout aussi importante à la mélodie, à l'harmonie et aussi à l'imagination formelle...
Il ne fait aucun doute que l'organisation subtile et nuancée du rythme est une caractéristique principale du rythme africain. La polyrythmie, l'utilisation simultanée de motifs rythmiques, est une caractéristique courante. Il y a eu de vifs débats parmi les universitaires sur la nature des principes d'organisation. Mais l'aspect rythmique reste le plus connu et le plus vanté. Je me suis souvent demandé pourquoi la mélodie africaine ne reçoit pas autant d'attention. Après tout, nous avons notre part de grands chanteurs et d’instrumentistes. J'ai également été surpris de constater que l'harmonie (je l'appelle le "faire simultané") et la polyphonie ne sont pas des objets de recherche privilégiés aujourd'hui. Serait-ce à cause des exigences techniques que leur étude impose aux chercheurs ? En tout cas, j'ai pensé qu'il était important d'étudier les aspects mélodiques, et de le faire analytiquement. Les éléments que j'examine comprennent des chansons, des chants funèbres et des chants de divertissement. Je voulais montrer à quel point la composition de ces éléments de répertoire "ordinaires" est profondément réfléchie. Je consacre également un chapitre à l'harmonie ou organisation en plusieurs parties car on peut encore une fois facilement ignorer les niveaux de créativité à l’œuvre pour chanter ensemble. 
La forme, en effet, est une dimension de la musique africaine dont on ne parle pas souvent. Pourtant, un examen plus attentif révèle de grandes subtilités dans la réalisation d'un principe simple comme l'appel et la réponse. Au-delà du principe d’alternance entre deux chœurs, cependant, la forme s'étend à la juxtaposition, à la variation et à la forme momentanée. En outre, de nombreuses formes sont le produit direct des ancrages sociaux de la musique. À ce titre, le fragmentaire et l'incomplet, par exemple, revêtent une forme musicale.

Vous terminez votre livre par la question de l'appropriation de la musique africaine. Toutes les musiques populaires du XXe siècle ou presque ont leur origine directe ou indirecte en Afrique. Ce livre nous donne-t-il la clé de la richesse musicale actuelle ? 
Je termine en effet le livre par un chapitre sur diverses appropriations de la musique africaine. C'était nécessaire parce que, comme vous le laissez entendre, l'influence mondiale de la musique africaine a été immense. La musique populaire, en effet, est une arène dans laquelle la présence africaine est palpable. On entend régulièrement des pépites rythmiques aux formes innovantes qui animent les dancefloors des villes du monde entier. Alors oui, une bonne partie de la richesse musicale d’aujourd’hui doit quelque chose à ce sédiment africain. L'influence mondiale de la musique africaine ne se limite cependant pas au domaine populaire. Les compositeurs de musique savante, comme Steve Reich et György Ligeti, ont également été curieux de la musique africaine, et nous apprenons quelque chose sur les potentialités des matériaux africains et de la façon dont ils sont traités par des compositeurs qui ne parlent pas les langues de la musique qu'ils s'approprient. Il était important de ne pas laisser de côté le travail de compositeurs de musique savante, comme Akin Euba, Joshua Uzoigwe et Fred Onovwerosuoke. Eux aussi s'approprient à leur manière la musique africaine, même si la musique provient de leur propre héritage. Toutes ces rencontres soulèvent d'intéressantes questions esthétiques et éthiques. 

Kofi Agawu, L’imagination africaine en musique, (traduit de l’anglais par Thierry Bonhomme), Philharmonie de Paris, Collection La rue musicale, novembre 2020, 19,90€.