Les berceuses musclées des Mamans du Congo

La formation féminine congolaise Les Mamans du Congo. © Kinzenguele

Emmené par la chanteuse Gladys Samba, les Mamans du Congo, combo afro-féministe de Brazzaville, revisitent les berceuses bantu, en collaboration avec le beatmaker français Rrobin. Une manière de s’affirmer en tant que femmes et de défendre un patrimoine traditionnel, sur des beats contemporains gorgés de groove. 

Avec son turban aux mille nuances de rose, sa robe de couleurs vives, son franc-parler, son rire comme une explosion et sa voix qui monte en volume à mesure qu’elle expose ses arguments, Gladys Samba l’affirme : "Je suis une femme difficile." Entendez par "difficile", "qui ne se laisse pas faire" : une femme de caractère. "Si l’on me respecte, je reste tranquille, nuance-t-elle. Mais racontez-moi des bobards ou essayez de me manipuler et je vois rouge."

Ce jour, en interview "visio", la chanteuse des Mamans du Congo remonte avec énergie une route de terre qui mène vers Makélékélé, arrondissement 1 de Brazzaville. "Ici, à Latanaf, mon quartier, c’est comme si on était au village, en plein cœur de la ville, décrit-elle. De ma fenêtre, je vois la rivière avec les pêcheurs, les pirogues, les bambous, les femmes maraîchères…" Aujourd’hui, Gladys s’active, car son emploi du temps surfe sur de multiples activités. Ainsi sort-elle à l’instant-même du collège, où elle enseigne les arts plastiques. En parallèle, elle s’occupe de l’Association des Femmes du Foyer (AFF) qu’elle a fondée, où elle accompagne les femmes dans la création de leurs petites entreprises, pour vendre des gâteaux ou des galettes, par exemple.

Une activité qu’elle maîtrise, car Gladys gère elle-même son propre restaurant, actuellement fermé pour cause de Covid. Et surtout, au rang de ses actualités, s’inscrit la sortie du disque des Mamans du Congo, en collaboration avec le DJ auvergnat Rrobin, sur l'ébouriffant label lyonnais Jarring Effects – une collection de chansons matrimoniales d’origine bantu, dépoussiérées par des beats techno et house. D’ores et déjà, les gamins et ados du quartier, enjaillés, reprennent ces chansons en chœur… Et Gladys de trépigner : "Depuis le 12 mars, ici, en raison du coronavirus, c’est le chaos. Pas de prestations, pas de spectacles : quelle galère !"

Des obstacles à franchir

Car question musique, Gladys ne transige pas. Pour s’adonner à son art, celle qui a commencé à chanter dans les chœurs des églises, a franchi bien des obstacles, induits par sa condition féminine. "Quand j’avais seize ans, au décès de mon père, je suis restée seule avec mes frères. Ils voyaient d’un mauvais œil que je m’adonne à la musique. Pour eux, les artistes étaient des prostituées, des femmes aux mœurs légères. Plus d’une fois, je me suis retrouvée à dormir dehors, de retour de concerts, parce que je trouvais porte close. Et puis, quand j’ai commencé à gagner ma vie, notamment au sein du groupe Biya-Lukoyi avec mon mari et père spirituel Armel Malonga, à régler les problèmes d’argent de toute la maison, mes frères m’ont davantage respectée."

Dans divers groupes, sur différentes scènes du monde, cette grande admiratrice d’Angélique Kidjo forge son style, entre r'n'b, jazz et musique africaine. Et puis, en 2018, elle fonde le band afro-féministe, composé de six femmes, Les Mamans du Congo. "Dans mon pays, le terme 'maman' désigne une femme en âge de procréer. Pour moi, c’est une femme de valeur, prête à tout, une 'battante', qui ne se cantonne pas à la place que lui réserve l’homme : la cuisine…", dit-elle.

Surtout, pour ce premier disque, Gladys choisit un "matrimoine" en voie de disparition : les berceuses en langue lari, trésor légué de mères en filles, mais aussi des contes qu’elle met en musique. "Il y avait pour moi une urgence. Nous voilà en train de perdre nos racines, ces richesses héritées de nos mères. Par exemple, nous avons négligé nos propres berceuses pour leur préférer des chants en anglais… Absurde ! Ma mère a quitté la terre quand j’avais à peine six ans. Je suis restée avec mon père. Et quand nous allions nous coucher, il nous endormait avec ces berceuses. Moi-même, je les ai chantées à mes quatre enfants. Je les ai donc parfaitement en bouche. Je voulais ainsi rendre honneur à ce répertoire traditionnel que nous chantons aussi à la rivière, lorsque nous lavons le linge, etc." 

Dépoussiérer la tradition

Pour accompagner ces chants, Gladys et les autres membres de la troupe décident d’utiliser des ustensiles de cuisine, des fourchettes, des assiettes, des paniers, des pilons, comme un pied-de-nez de ces femmes à l’espace qui leur est d’ordinaire réservé.

Mais comment intéresser les jeunes à ce matrimoine ? La chanteuse a cet éclair de génie : "Je me disais que ces berceuses chantées brutes, ne séduiraient personne. Du coup, j’ai eu l’idée de rajouter un beatmaker qui réaliserait un habillage hip hop, trap, bref, tous les sons à la mode !" Grâce à l’Institut français, Rrobin, DJ en Auvergne, a co-composé ce disque, lors d’une résidence de neuf jours avec Les Mamans, à Brazzaville. "Il fallait que je comprenne leurs codes musicaux, et elles les miens. Nous étions à la croisée de plusieurs mondes", raconte le beatmaker. Durant les séances d’enregistrements, se sont aussi produits, selon le DJ, des moments étranges, des transes, des instants d’énergies folles, qui convoquaient des émotions vives – pleurs, larmes, fous rires…

En résulte un disque lumineux et contemporain, en colère et multicolore, basé sur des comptines ancestrales, mais aussi résolument contemporain. Un disque qui clame haut et fort la fierté des femmes du Congo, sur des beats musclés et lourds.

Surtout, le propos de Gladys se veut universel. "Je demande à toutes les femmes africaines, européennes, américaines, de se battre pour nos droits, en tant que femmes. De ne pas baisser les bras, et de se souvenir que nos émancipations respectives vont de pair avec nos traditions. Qu’il est impossible de bâtir une maison sans les bases posées par nos ancêtres…", conclut-elle. Un message efficace qui irrigue, par la danse, le rythme et la poésie, toutes les pistes du disque. 

Les Mamans du Congo & Rrobin (Jarring Effects) 2020

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