Au Mali, Anansy Cissé fait mieux que résister

L'artiste malien Anansy Cissé revient avec un album intitulé "Anoura". © Karim Diarra

Dans un contexte pourtant peu propice au développement des jeunes artistes comme lui, en raison à la fois de la situation de son pays et de la pandémie de Covid-19, le Malien Anansy Cissé récidive avec Anoura, sept ans après son premier album international. Le musicien trentenaire y sculpte son afro-blues électrique avec finesse.

Prendre des risques, quand il est question de musique, s'entend parfois au sens propre. En 2018, sur la route de Diré où il doit se produire dans un festival, à 800 kilomètres au nord-est de Bamako, Anansy Cissé est arrêté par un de ces groupes armés djihadistes qui contrôlent une partie du territoire malien depuis 2012. Pour eux, il fait de la musique profane. Alors il est frappé, fait prisonnier, son matériel est mis en pièces.

Au lendemain d'un tel événement traumatisant, la vie n'est forcément plus la même. Les remises en question fusent. Faire de la musique ? Pour cet espoir de la scène malienne dont le premier album international avait été particulièrement bien accueilli hors du Mali en 2014, l'envie n'est plus là. Du moins en ce qui concerne sa carrière personnelle.

L'homme de studio qu'il est aussi préfère se replier sur les productions des autres, car ils sont nombreux dans la capitale malienne à aller le voir pour profiter de son savoir-faire. Une partie des compilations Lost in Mali et Urban Mali provient d'ailleurs de ses disques durs !

Si ces collaborations multiples, dans le hip hop comme le registre traditionnel (notamment Ali Baba Cissé), lui permettent de conserver un lien actif avec la musique, c'est la paternité qui lui redonne le goût de travailler à son propre répertoire, tout en restant conscient des contraintes du marché local : quand on n'est ni rappeur ni griot, les opportunités de se faire entendre sont moindres au Mali.

Anansy Cissé en fait l'expérience depuis des années, bien que son talent soit reconnu. Est-ce cette situation, entre blocage et liberté artistique, qui l'amène sur l'album Anoura à aller encore plus loin dans la direction déjà prise du temps de Mali Overdrive ?

Une production remarquable

Au-delà du style, qui combine éléments électriques et acoustiques dans une sorte de blues avec une inventivité semblable à celle dont faisait preuve son compatriote Lobi Traoré – n'en serait-il pas l'héritier, même si l'un est bambara et l'autre songhaï ? –, c'est en termes de production que les dix nouvelles chansons d'Anansy Cissé sont remarquables : la proximité des percussions, les différents plans sur lesquels les instruments s'expriment sans se gêner, la place de la basse et le son qui lui est donné, les effets...

Illustration avec Foussa Foussa : un motif lancinant à la guitare électrique qui pose le décor, complété de temps à autre par un solo saturé, faisant presque passer en arrière-plan l'accent reggae de la rythmique, jusqu'à ce qu'elle joue le premier rôle, dans un dub inattendu, mais aussi bien senti que réalisé.

Mina, qui était à l'origine une simple jam avant de se transformer en un morceau instrumental auquel l'artiste a donné le nom de sa grand-mère, est un autre exemple du travail minutieux, certainement chronophage, effectué sur cet album en matière de mixage et d'arrangements.

Pour que cela soit possible, encore fallait-il que la matière première possède les qualités nécessaires. Dans ce domaine, l'équipe réunie autour de lui par Anansy Cissé était idéale. Constituée en grande partie de musiciens habitués à son répertoire, elle est aussi cohérente d'un point de vue générationnel, avec l'ex-membre du groupe Amanar, Mahalmadane Traoré, ou encore le joueur de ngoni Kandiafa, très sollicité et dont les projets personnels lui valent une certaine notoriété.

L'ombre de Zoumana Tereta, maître incontesté du soku, plane aussi sur ce disque : les cordes de son violon traditionnel, enregistrées peu avant la disparition de cette figure malienne en 2017, se font entendre sur plusieurs chansons. Tel un lien entre passé et présent.

Anansy Cissé Anoura (Riverboat Records) 2021

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