"De la glace dans la gazelle", le nouvel album de Wasis Diop

Le musicien sénégalais Wasis Diop publie un album en français intitulé "De la glace dans la gazelle". © Maxime de Bollivier

Après sept ans de silence, le grand poète et explorateur musical sénégalais Wasis Diop est de retour avec un album en français, De la glace dans la gazelle. Il revisite sa propre musique et se fait conteur d’histoires, de Paris au Mali en passant par Dubaï.

Écouter pour la première fois un album de Wasis Diop, poète de la parole et du son, c’est faire une expérience. Comme avec Leonard Cohen, Kate Bush ou Joni Mitchell, la sensation est celle d’entrer dans un temple. Une émotion si rare que chaque nouveau disque représente un évènement.

Il en a fait six en presque trente ans : Hyènes en 1992, No Sant ("Ton nom ?") en 1994, Toxu ("Déménagement") en 1997, Juddu Bek ("Joie de vivre") en 2007 et Séquences en 2014. Ce dernier, une compilation de ses nombreuses musiques de films, comporte son hit international, Everything is Never Quite Enough, la musique du remake américain de L’affaire Thomas Crown en 1999.

L’espace est vaste, le silence sculpté. Un son et une énergie uniques se dégagent. La musique impose une initiation. Non qu’elle soit inaccessible, loin de là, mais elle est subtile, élaborée, peaufinée. D’avance, on sait qu’il faudra y revenir, se repasser les titres en boucle pour saisir les nuances, observer charpente, texture et tessiture, à chaque nouvelle écoute.

Pourquoi De la glace dans la gazelle ? "Quand j’ai quitté la gazelle africaine pour entrer dans la glace, j’ai choisi Paris, répond Wasis Diop, qui use de la métaphore. C’est ici que je voulais vraiment venir. Pour moi, en dehors du fait que ces mots sonnent bien, c’est une forme de dialogue Nord-Sud". Ses paroles en français représentent une première, qu’il décrit comme une "aventure intérieure", puisqu’il plonge dans la langue de Molière en allant chercher sa musique, ses sonorités, sans écrire les mêmes choses qu’en wolof.

Voyage à Paris

Les onze titres de l’album renouent avec la sonorité de la musique du film Hyènes – le second long-métrage de son frère cinéaste, Djibril Diop Mambéty – qui l’avait fait connaître. Remontant plus loin encore, Wasis Diop reprend sa guitare électrique, comme au temps de West African Cosmos, son premier groupe, qui avait commis un seul disque "afro-pop" en 1973, resté dans les annales. Il siffle, aussi, comme dans les westerns de son enfance, dont Fort Alamo de John Wayne. "J’ai revisité l’époque de mes idoles, souligne le chanteur, Carlos Santana, Jimi Hendrix, Woodstock, Miles Davis".

Il aurait pu être peintre, photographe ou directeur artistique, ce qu’il était sur le premier long-métrage de son frère, Touki Bouki. Wasis Diop, qui tourne aussi des documentaires aujourd’hui, a bifurqué avec bonheur vers la musique, en embarquant en 1972 pour Marseille à bord du paquebot du film, l’Ancerville, à la fin du tournage. La chanson phare de son nouvel album, Un voyage à Paris, rend hommage à la capitale française, devenue son "village", où il a écrit la plupart de ses chansons en wolof.
 

"Une ville de vagabondage pour les romantiques du monde entier, dit-il, un lieu où Hemingway est passé et où Boris Vian a habité, une part de l’histoire de l’humanité. La chanson parle de cadenas d’or et d’argent sur les ponts, de l’île Saint-Louis, des migrants qui vendent des Tour Eiffel en souvenirs, des sirènes dans la nuit, des gouttes de sang et des confettis sur le trottoir".

Pour la première fois, le livret du disque est illustré par ses dessins. Dans Y’a bon Diop, il est question de Djibril. "Ce n’est pas mon frère… Un fan m’a envoyé une lettre d’un certain Djibril Diop Mambéty, qui a vraiment existé et été tirailleur. Je pensais écrire une chanson sur cette époque. Senghor a écrit au détour d’un poème : "J’irai arracher les affiches Y’a bon Banania sur tous les murs de France". Je voulais évoquer cette icône, une image qui ne m’a jamais fâché. Le tirailleur est d’une forme extraordinaire, il rit de ses 40 dents, il a l’air de s’éclater. L’image est tellement positive ! Il est temps qu’on exhume ce passé dramatique et qu’on en rie un peu"

Hommage à Doudou N'Diaye Rose et Jean Rouch  

D’autres titres rendent hommage au grand percussionniste sénégalais Doudou N'Diaye Rose, qui avait défilé en 1989 avec Jean-Paul Goude à Paris pour le bicentenaire de la Révolution française, ou encore à l’ethnologue et cinéaste français Jean Rouch. Cet homme, que Wasis Diop tient pour "un ancêtre africain", narre un mythe dogon, le Sigui, un culte voué à l’étoile Sirius, fêté tous les 60 ans. Cet extrait d’interview, que Wasis Diop avait déjà utilisé pour souhaiter un bon anniversaire lors du centenaire de la naissance de Jean Rouch, en 2017, est ici rythmé aussi discrètement qu’efficacement.

Wasis Diop égrène les histoires, avec un nouveau dispositif de narration. Deux reprises, Les champs de mil et Parler, soulignent l’une la beauté "sombre et magnifique" d’une prostituée en Afrique, l’autre les effets pervers de la modernité. "Je me plains de cette ruée vers l’impossible, tous nos rêves volés par le progrès – 'Vous en avez rêvé nous l’avons inventé', dit la publicité. À quoi sert alors de rêver ? Le rêve est inaccessible, c’est sa beauté. La vie est un voyage, nous n’allons nulle part. Mais l’essentiel, c’est le chemin. Avec toutes ces applications et la dépendance à la technologie, nous sommes infantilisés".

Un sabar rock dédié à Soundiata Keïta

En escale à Dubaï, dans cette ville "sortie d'un logiciel" où il "n’y a pas besoin d’être mort pour monter au ciel", il replonge ensuite dans la kora avec De la glace dans la gazelle, et tisse des fables maliennes. Il n’y a pas de si grand écart, à ses yeux, entre le Mandé d’hier et les Émirats d’aujourd’hui : "Être moderne, c’est s’intéresser à l’histoire : un instant n’est rien d’autre que tout ce qui a été vécu dans le passé, plus ce qu’on est en train de vivre au présent. N’oublions pas que la première Charte des droits de l’homme a été prononcée dans le Mandé au XIIIe siècle, avant d’être revisitée à Paris en 1790". À Soundiata Keïta, fondateur de l’empire du Mandé, il dédie un sabar rock, une base rythmique du Sénégal qui s’accommode de grincements électriques évocateurs de chantiers navals… Cet album, fait sans batterie, avec une guitare, des percussions et des voix, est à son image : pop, éclectique et harmonieux.

Wasis Diop De la glace dans la gazelle (Éditer à Paris / MDC / Pias) 2021
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