Les cordes sensibles de Ballaké Sissoko

Pochette de l'album "Djourou" de Ballaké Sissoko. © No Format!

Sur son nouvel album, Djourou, le maître Ballaké Sissoko convie une foule d’invités : Vincent Segal, Patrick Messina, Oxmo Puccino, Camille, Piers Faccini, Arthur Teboul, Salif Keita… De quoi ouvrir d’autres horizons, donner d’autres couleurs à sa kora, pour explorer des mondes inédits.   

Au commencement, le maître de la kora Ballaké Sissoko ouvre son disque par Demba Kunda, longue méditation solitaire sur son instrument, digression délicate, virtuose, aux notes essentielles, dont lui seul possède le secret. Puis s’enchaînent une ribambelle d’invités triés sur le volet qui emmènent sa kora en balade vers d’autres paysages.

Il y a, par ordre d’apparition, la koriste Sona Jobarteh, le violoncelliste Vincent Segal et le clarinettiste classique Patrick Messina, le slameur Oxmo Puccino, la star malienne Salif Keita, la chanteuse Camille, le folkeux Piers Faccini et le leader de Feu ! Chatterton, Arthur Teboul. "L’idée d’origine, éclaire Ballaké de sa voix d’une infinie douceur, c’était de révéler toutes les couleurs possibles de mon instrument, la kora. Mes invités étaient autant de prétextes à des contraintes géniales, sans pression, avec un profond respect pour nos cultures respectives." 

Ici, chaque rencontre musicale s’impose comme le terrain d’une histoire généreuse et singulière. Pour tresser les brins de cette succession d’aventures, il faut commencer par la clé de voûte, celui avec lequel Ballaké a, par le passé, forgé un disque en clair-obscur, à la profondeur pleine d’étoiles (Musique de nuit, en 2015) : Vincent Segal, le frère, le double, la passerelle indéfectible entre son univers africain et le monde occidental. Avec le violoncelliste prodige et le clarinettiste Patrick Messina, il propose une adaptation pleine de grâce de la Symphonie fantastique de Berlioz.

Oxmo, ce griot

La rencontre avec Oxmo Puccino se déroule, elle, sous un arbre, au Mali, avec un thé brûlant, à l’issue d’un concert du rappeur à l’Institut français de Bamako. D’emblée, Ballaké reconnaît l’un des siens : "Il avait l’attitude, la posture d’un griot, décrit-il. D’ailleurs le slam, comme notre art, diffuse des informations sociales, raconte l’histoire, l’actualité, pour conseiller les gens."

Le titre Frotter les mains dont est issu ce croisement provient d’une observation avisée et tendre de Ballaké, par Oxmo. "Quand je ne suis pas en train de jouer, quand j’écoute quelqu’un parler par exemple, comme je ne sais pas quoi faire de mes mains, je les frotte l’une contre l’autre", confie le musicien.
Avec Camille, dont il connaissait seulement les étranges fééries vocales, tout commence sur une nappe étendue sur l’herbe dans un parc parisien. La chanteuse lui pose une foule de questions sur son instrument. Il lui explique le bois, la peau, et égrène ses arpèges. Sur ses cordes, elle improvise et danse son texte, charnel : "kora corps à corps"

Un "voyage côté cœur"

Pour Piers Faccini, il aura suffi d’un disque, une chanson qu’il adore, pour provoquer l’étincelle. Coïncidence : c’est le père de Ballaké qui joue. Sona Jobarteh, quant à elle, n’est autre que la nièce du maître : "Une femme qui joue de la kora, c’est suffisamment rare pour que je l’encourage, argue-t-il. C’était émouvant, parce qu’elle m’écoute depuis l’enfance !"

 Enfin, Arthur Teboul, de Feu ! Chatterton, s’est révélé intimidé lors de leur rencontre dans le XXe arrondissement parisien. Mais Ballaké l’a rassuré : "Je lui ai dit : 'il faut que nous nous sentions libre !' Essayons, improvisons ensemble…" Et le virtuose de conclure : "Dans cette histoire, chacun apporte son esprit. Nous écoutons beaucoup de musiques, nous dialoguons… Je trouve génial de jouer en dehors de ses sentiers battus, de trouver des compromis magnifiques ! C’est un voyage côté cœur." 

Car, depuis le début, Ballaké perçoit son instrument comme un chemin en perpétuelle évolution. Les mots "répéter" ou "travailler", qui figent la musique dans son flux, ne saurait s’inscrire dans son vocabulaire : il joue. Que ce soit à Paris, lors de ses longues semaines de promo, ou à Bamako, cet oiseau de nuit s’installe dès 22h, jusqu’à l’aube, sur le seuil de sa porte et, kora entre les mains, laisse courir ses doigts sur les cordes, tandis que les voisins s’installent pour boire le thé, se perdent en causeries, au creux desquelles, parfois, il jette une oreille  ou lance un mot. Ballaké s’exprime en musique. "Dans notre tradition, on dit qu’un musicien qui ne parle pas beaucoup, bavarde avec son instrument", explique-t-il.

© Benoit Peverelli
Ballaké Sissoko.

 

Un "monde infini"

Sur sa kora, il cherche. Les autres voies possibles. Et si Ballaké se révèle peu disert, lorsqu’il s’agit d’évoquer l’évolution de son instrument, le voici prolixe. Il se montre intarissable sur les nouveaux horizons d’une kora chromatique, sur les chevilles qui facilitent l’accordage, sur les micros pour amplifier la harpe...

Surtout, depuis le début, le virtuose n’hésite pas à sortir cet instrument emblématique des griots, de son pré carré, et des patrimoines, dans lesquels les défenseurs d’une supposée tradition souhaiteraient la cantonner…

Lui pense la tradition en perpétuel mouvement, et le caractère sacré relatif à la quête personnelle et intime de chacun. D’ailleurs, Ballaké Sissoko ne cesse de découvrir de nouveaux territoires à explorer sur sa kora : "C’est un monde infini", dit-il. 

L’album se nomme Djourou, ce qui, en langue bambara, signifie "les cordes". Soit toutes les cordes qui relient Ballaké aux autres. Les cordes par lesquelles il tisse son univers.

Ballaké Sissoko Djourou (No Format!) 2021
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