Sous le soleil de Francis Bebey, "Dibiye" réédité

Francis Bebey en concert aux Pays-Bas, mai 1986. © Getty Images/Frans Schellekens

Album marquant d’une carrière hors norme, d’un homme multiple et intègre à la fois, journaliste, ethnomusicologue, conteur, poète et musicien multi-instrumentiste, le Dibiye de Francis Bebey, est réédité par le label Pee Wee, ce 28 mai, jour du 20e anniversaire de son départ vers le monde des Ancêtres. Retour sur cette réédition avec son fils Toups Bebey.

Il est des musiciens qui au-delà de l’empreinte dont ils griffent leur époque, sont comme une fontaine vive à laquelle nombre d’artistes viennent depuis s’abreuver, longtemps après leur départ. Francis Bebey est de ceux-là.

Né à Douala le 15 juillet 1929 et décédé le 28 mai 2001 à Paris, ce petit homme trapu au sourire charmeur et à la voix douce et sans ambiguïté est un Monsieur comme on dit, un grand Monsieur des musiques d’Afrique, un grand Monsieur de la musique, celle qui fait du bien aux âmes.

La médecine des âmes

Toups Bebey, le cadet ses enfants, entre Kidi, l’aînée et Patrick le benjamin, musicien lui aussi, saxophoniste, percussionniste et passionné de musiques électroniques, évoque ce père qu’il accompagne sur cet album avec son frère Patrick et le bassiste camerounais Noël Ekwabi décédé il y à peine un peu plus de neuf ans.

"En 1996, à l’époque de l’enregistrement de Dibiye, Francis n’avait plus rien à prouver. Son rapport à la musique était altruiste. Il ne jouait pas pour se faire remarquer, pour exister, mais pour partager, pour donner aux autres. Car il savait que la musique est la 'médecine des âmes', comme l’a qualifiée Dominique Di Piazza, un bassiste vu entre autres en trio au côté du guitariste John McLaughlin et du percussionniste Trilok Gurtu" explique-t-il. "Mon père avait cette science. Il la possédait, la maîtrisait. Elle irriguait nos séances. Il savait où il nous emmenait et on le suivait comme un seul homme, alors qu’on n’en savait rien."

Le climax de son œuvre

"En 96, à 67 ans, à l’âge où d’autres sont à la retraite, mon père enregistre son meilleur album" lâche-t-il avant d’ajouter : "difficile de faire mieux après !" Ses souvenirs ont pratiquement 25 ans.

Tout n’est plus très net, mais revient à sa mémoire la merveilleuse ambiance de ces séances : "Je nous revois dans le studio de Vincent Mahey, avec son assistant dont j’ai oublié le nom. Ils étaient aux petits oignons pour nous. Cela faisait un moment qu’on jouait en famille et que Noël (Ekwabi) nous accompagnait. Autant dire que toutes les conditions étaient réunies, les planètes alignées pour que la magie opère ; et la magie a opéré" constate-t-il.

"Souvent, on parle de complicité, d’entente ; mais là, c’était bien plus. Je dirai plutôt qu’il y avait un haut niveau de communication par instruments interposés. On était au même diapason" confie le musicien qui tient à préciser qu’il ne parle pas là "du diapason 440, pas du La 440 sur lequel on s’accorde le plus souvent, mais du diapason 432, celui qu’on appelle aussi le diapason thérapeutique, c’est la fréquence du sol, la fréquence de l’oxygène, celle qui te fait du bien à toi qui la joue comme à ceux qui l’écoute. Mozart jouait en 432. C’est Goebbels qui a réussi à imposer le La 440."

Reconnaître l’Afrique

Comme son père, Toups a un lien fort avec le continent africain, un lien chargé de respect et d’envie, d’espoir. Il aimerait que l’Afrique soit reconnue pour ce qu’elle est, et non pour les fantasmes qu’on lui colle à la peau. "On sait depuis une dizaine d’années que le Théorème dit de Thalès a vu le jour tout au sud de l’Afrique et pas en Grèce. C’est aussi ça la musique de Francis. C’est aussi cette conscience" affirme-t-il. "Le mot musique n’existe dans aucune langue africaine. On ne fait pas de musique, on ne joue pas d’un instrument, on le fait parler. C’est une parole qui est adressée au monde pour réparer les dégâts à l’intérieur de l’être humain, pour apaiser, guérir".

Cette approche, cette vision, Francis Bebey ne l’a pas abandonnée quand sont arrivées les premières machines, quand au début des années 1970 il s’en est saisi comprenant dans un premier temps qu’il avait enfin l’opportunité de créer ce qu’il aurait pu faire avec un orchestre, mais sans les musiciens.

"Ça ne sonnait pas exactement comme il l’avait imaginé" se souvient celui qui n’avait pas encore 10 ans et observait son père tâtonner, expérimenter, sans oser encore toucher ces coûteuses machines. "Ça ne sonnait pas comme il pensait, mais ça l’a amusé…" alors il a persévéré offrant depuis la capitale française un nouveau panorama aux musiques électroniques, un point de vue africain et salvateur qui unissait le son de la guitare, à celui du ndehou, cette flûte pygmée à un trou donc une note qu’ils font chanter mieux qu’un rossignol, ou celui de la sanza, ce fameux piano à pouce d'où jaillit une musique cristalline, presque enfantine.

Vingt-cinq ans plus tard, l’album n’a pas pris une ride. La sincérité du propos ne s’est pas élimée et pour cause. Rien n’était feint dans cet enregistrement, à commencer par la voix du patriarche qui plus d’une fois frôle le divin, taquine le surnaturel.

Francis Bebey Dibiye (Pee Wee Music) 2021
Ce CD quatre volets est illustré par So, la compagne de Vincent Mahey à partir de photos réalisées pendant les séances et recoloriées. Il est accompagné d’un long livret d’une quinzaine de pages sur lequel est couché une biographie, un entretien avec Francis Bebey, recueilli le 3 mars 2001 par la journaliste Sophie Beau-Blache et un QR code pour télécharger trois titres supplémentaires dont un inédit enregistré lors de ces sessions et deux titres de Francis Bebey, finalisés par son fils Patrick en 2004, soit trois ans après le décès du paternel.

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