Angélique Kidjo, retour à la terre

Angélique Kidjo fait appel à la jeune génération sur son nouvel album "Mother Nature". © Fabrice Mabillot

La célèbre chanteuse d’origine béninoise fait appel à la jeune génération africaine : Yemi Alade, Burna Boy, Mr Eazy, Shungudzo, mais aussi au Français –M–, pour un album dédié à Mère Nature.

Comment avez-vous vécu la pandémie et les confinements ?
Pour une fois, j’ai eu plus de temps pour moi, plus de temps pour créer cet album, un peu comme au début de ma carrière. J’avais commencé à écrire fin 2018 - début 2019. Mi-mars 2020, j’étais à New York pour des concerts prévus à Carnegie Hall avec de nombreux artistes africains, comme Manu Dibango, Baaba Maal ou Yemi Alade. J’ai décidé de revenir en France, pour n’être qu’à 5 heures de vol de Cotonou où vit ma mère de 93 ans. (Interview réalisée le 8 juin 2021. Le 28 juin, Angélique Kidjo annonçait le décès de sa mère via ses réseaux sociaux, ndlr.)

Sur la scène des Grammy Awards en 2020, vous aviez fait une promesse à l’artiste nigérian Burna Boy…
Il était nommé dans la même catégorie que moi, je lui ai dédié mon Grammy, reçu pour Celia. Il m’a appelée en me disant qu’il écrirait une chanson. Quelques jours après il m’envoyait la musique sur laquelle je posais ma voix. Deux fois il m’a dit : "Il n’y a pas assez de toi", il voulait ma voix avec la sienne du début à la fin de la chanson.  

Burna Boy a passé votre voix à l’auto-tune, c’est une première. Qu’en pensez-vous ?
J’aime beaucoup, cela donne un grain à ma voix auquel je n’avais jamais pensé ! Je n’utilisais jamais l’auto-tune. Pour moi cela était destiné à ceux qui ne chantent pas juste ! (rires)  

Comment est née la chanson Africa, One Of a Kind avec Mr Eazi et Salif Keita ?
Mr Eazi m’avait contacté sur Instagram en me disant : "J’ai une chanson pour vous Madame". Elle est inspirée de Africa et comprenait un sample de Salif Keita. Plutôt qu’un sample, nous avons réuni trois générations sur ce titre avec la voix de Salif, celle de Mr Eazi et la mienne. 

Tous ces jeunes artistes, les connaissiez-vous ?
Non, ce sont souvent eux qui me connaissaient à travers ma musique. Je n’ai rencontré que Burna Boy et Yemi Alade. Et à cause de la pandémie, je n’ai communiqué avec les artistes présents sur mon album que par WhatsApp, FaceTime ou WeTransfer pour envoyer la musique. L’empreinte carbone était minimum ! Avec Yemi, nous avons été en contact pendant 3 ans avant de créer un titre, car elle n’était jamais satisfaite. Ma chanson Wombo Lombo, très populaire au Nigeria, est devenue Shekere sur son album en 2019. Les violences policières à Lagos par les SARS (une unité policière corrompue, NDLR) nous ont inspiré Dignity sur mon album.  

One Africa commence sur un extrait d’Indépendance Cha Cha de Joseph Kabasele, pour quelle raison ?
Grâce à Manu Dibango, j’ai redécouvert cette chanson. À Carnegie Hall, je voulais un témoin qui avait vécu cette période de l’indépendance. Il m’a expliqué l’ambiance, l’espoir, la fierté. Les Africains allaient pouvoir retrouver leur culture, leur identité, leurs biens… Cette chanson de Pépé Kallé, comme on l’appelait, évoque cette fierté. Mais cela a un peu été un pétard mouillé… Des dissensions et des conflits sont apparus. Manu expliquait que l’on s’était fait avoir par les pays colonisateurs, les indépendances n’en avaient que le nom… Nous souhaitions commencer et terminer le concert à New York par cette chanson, nous n’avons jamais pu le faire… C’était important de l’interpréter, notamment pour des jeunes qui ne la connaissent pas, pour rappeler les rêves de ceux de la génération précédente. Des rêves qui sont toujours réalisables.  

Ces concerts prévus à Carnegie Hall célébraient les 60 ans des indépendances africaines. Vous êtes née deux semaines avant celle du Bénin…
Je suis donc née française à quelques jours près. Je chante "I was born in a storm" (Je suis née en pleine tempête, NDLR) sur One Africa. Une Afrique disparaît, certains jeunes veulent la quitter. Il faut se poser des questions sur le système éducatif, les traditions, l’accès à l’emploi… Pour beaucoup, c’est partir pour essayer de changer de vie. Les jeunes femmes me semblent davantage porteuses de changements en Afrique.  

La cause environnementale y est-elle une priorité ?
Cela commence à devenir un sujet pris en compte. Notamment parce que la principale conséquence des changements climatiques risque d’être la famine en Afrique, qui risque de payer un lourd tribut. Mais beaucoup de personnes —les plus pauvres— doivent cuisiner au bois et participent de la déforestation. Je pense que les jeunes artistes sont bien placés pour en parler car c’est leur futur. Comme Mr Eazi, qui évoque la beauté de l’Afrique, ou Burna Boy, qui explique que c’est à nous de travailler.  

Et dans votre vie quotidienne ?
La Terre fait partie de moi, car ma grand-mère était une guérisseuse qui n’utilisait que des plantes. Elle revenait nourrir ou arroser la terre, elle ne prenait jamais sans rien donner. Elle me grondait lorsque je jetais des choses par terre, alors que je lui disais que tout le monde faisait pareil. Ma première chanson au sujet de la Terre, c’était Agolo, en 1993, qui disait en substance : "Faîtes attention à votre consommation, aux déchets…" Moi-même je trie et je recycle depuis longtemps, notamment parce que je vis aux États-Unis où cela a commencé plus tôt qu’en France. Durant le confinement, à Bonneuil-sur-Marne, j’ai fait mon potager. Mettre les mains dans la terre, ça guérit !  

Angélique Kidjo Mother Nature (Decca Records France) 2021

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