La "polyfolie" centrafricaine de Camel Zekri

Le spectacle Polyphonie-polyfolie, un opéra d’Afrique centrale, fait la tournée des festivals en France. © RFI/Carol Valade

Le spectacle Polyphonie-polyfolie, un opéra d’Afrique centrale, entame depuis le lundi 21 juin 2021 une tournée des festivals en France. Une expérience musicale née de la rencontre entre deux polyphonies traditionnelles centrafricaines, les chants pygmées Aka et les légendaires trompes de Bambari, guidées par la guitare de Camel Zekri, musicologue et compositeur franco-algérien. Le résultat est envoûtant.

Brusquement, Prosper Ketoka, chanteur pygmée Aka se jette à terre. Aussitôt, les Ongo Brotto l’entourent de leurs trompes en bois pour entonner le chant des morts. La musique est lancinante, répétitive, la scène est d’une intensité rare. Un peu en retrait. Camel Zekri ferme les yeux. Il maintient sa ligne de guitare pour guider les musiciens. Intérieurement, il exulte.

Mi-juin, le public de l’Alliance française de Bangui assistait à l’aboutissement de 20 ans de travail. L’histoire remonte à 2001, lorsque le compositeur franco-algérien initie le Festival de l’eau en Centrafrique. "À l’époque où l’on ne pouvait pas descendre le fleuve", il invite deux groupes venus de deux régions que tout oppose. Les musiciens de la forêt et ceux de la savane se regardent en chiens de faïence. 

Aka & Ongo Brotto

D’un côté, il y a les pygmées Aka, l’une des plus anciennes ethnies de toute l’Afrique. Ils habitent la région forestière de la Lobaye dans le sud-ouest du pays. "Traditionnellement négligés et marginalisés dans la société centrafricaine et vivant à l’écart dans des 'campements', ils sont considérés comme des citoyens de seconde zone", explique Alex Balu, consultant centrafricain pour l’Alliance française de Bangui. "Ils n’avaient pas d’identité" renchérit Camel Zekri qui dit avoir eu toutes les peines du monde à leur obtenir des passeports.

Face à eux : les Ongo Brotto sont armés de leurs légendaires trompes de Bambari, d’énormes racines évidées par l’action des termites, que l’on cherche en brousse pendant des mois. Elles sont accordées lors de leur fabrication selon l’échelle pentatonique et groupées par familles de cinq instruments, du plus aigu au plus grave. Chaque trompe n’émet qu’une seule note, l’alternance crée la polyphonie.

Au centre : Camel Zekri et sa guitare, surnommé "le grand pygmée" en raison de sa haute taille qui contraste avec celle de ses camarades de scène. Issu d’une famille de musiciens du sud de l’Algérie, passé par le conservatoire à Paris, il consacre sa vie à l’étude et à la pratique des musiques traditionnelles africaines. Un grand voyage qui ne s’arrête jamais.

© RFI/Carol Valade
Le guitariste Camel Zekri.

 

Lors de cette première rencontre, le courant ne passe pas. Une dispute éclate, la première tentative de dialogue interculturel est un échec. Zekri ne se décourage pas pour autant. Animé par la conviction que la musique est un langage universel, il tente une "réconciliation symbolique". 
"Les deux polyphonies sont des systèmes construits de manière collective. Chacun joue sa mélodie, mais il n’y a pas une note qui domine l’autre. Ce miroir d’égalité entre les notes est aussi un miroir social d’égalité entre les gens", analyse le musicologue. 

Une musique toujours en mouvement

Malgré ce point commun, en pratique l’exercice est périlleux, car "les gammes des deux musiques sont construites comme des langues étrangères qui ne se comprennent pas" observe le musicien qui se considère comme un "négociateur musical".

Autre difficulté : le son produit par chaque trompe des Ongo Brotto varie en réalité entre deux notes sur une échelle occidentale, "eux ne font pas la différence, ce qui peut donner à l’oreille une impression de dissonance et pour les musiciens une grande difficulté à s’accorder". 

Le travail de composition laisse donc une large part à l’improvisation, "c’est une recherche permanente, une musique toujours en mouvement" Camel Zekri ferme les yeux lorsqu’il est sur scène : "j’entends quelque chose à droite, autre chose à gauche qui m’influence et je me sers de ma guitare comme d’un gouvernail pour maintenir le cap". 

Relever le défi du dialogue des cultures, c’est une façon pour lui de "démuséfier" les musiques traditionnelles, de battre en brèche les clichés du folklore pour prouver qu’elles peuvent évoluer et se moderniser. 

En chantant, les Aka miment les longues marches en forêt. Chez eux la musique accompagne chaque événement de la vie, de la cueillette des chenilles aux mariages et aux naissances, "un peu comme un code civil" plaisante Camel Zekri. 

De nouveaux morceaux racontent désormais l’histoire de leur rencontre avec d’autres cultures, de leurs tournées à l’étranger, de leurs retours au pays, où ils sont toujours accueillis par de grandes fêtes. 

Ce soir la magie opère. Lorsque Prosper Ketoka le chanteur pygmée s’allonge sur la scène, entouré du chant des trompes, il reproduit en fait un rituel sacré des Banda dans lequel les musiciens font trembler le sol pour communiquer avec les défunts.

Camel Zekri jubile : si les Ongos Brotto acceptent qu’un Pygmée reproduise leur geste et l’accompagne, l’objectif est atteint. La réconciliation est achevée. La forêt discute avec la savane. 

Dates de la tournée : 

10 juillet 2021 : Vilmoutiers - Festival de l’Eau dans l’Orne
18 juillet 2021 : Saint Aubin de Bonneval - Festival de L’Eau dans l’Orne
24 juillet 2021 : Camembert - Festival de L’Eau dans l’Orne
31 juillet 2021 : Festival de L’eau dans l’Orne
7 août 2021 : Gacé - Festival de L’Eau dans l’Orne
du 13 au 22 août 2021 : Les traversées Tatihou