À Musiques Métisses, Fokn Bois, hérauts de la nouvelle scène du Ghana

Le groupe ghanéen FOKN Bois au festival Musiques métisses, septembre 2021. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Du 10 au 12 septembre, la 45e édition de Musiques Métisses, à Angoulême, offrait une carte blanche au groupe ghanéen FOKN Bois. Célèbre pour son rap conscient et ses punchlines gonflées d’humour, le groupe a braqué ses projecteurs sur leurs compatriotes, inconnus en Europe : le songwriter Agorvey et le girls band Lipstick Queens. L’occasion de découvrir le dynamisme d’une nouvelle scène ghanéenne.

Ils voltigent avec leurs mots balancés comme des torpilles et leurs rires d’enfants terribles… Sur la grande scène de Musiques Métisses, à Angoulême, samedi soir 11 septembre, Wanlov, l’un des trois membres du groupe ghanéen Fokn Bois, pagne, pieds nus, locks et allures de pharaon 2.0, tourbillonne tel un chamane.

De son flow intarissable, il harangue la foule : 1000 histoires à raconter et tant d’autres à exorciser. Plus posé, son complice M3NSA régule sa poésie, maîtrise le rythme, scande en profondeur leur combat, tandis qu’en retrait, Andras, aux claviers, envoie un cocktail bien dosé de high life, de samples hip hop, de sons afro-pop et de toutes les comètes musicales qui les traversent. En bref, un cosmos futuriste sur lequel semble régner l’étoile de Fela.

En bas de scène, d’autres artistes invités sur le festival, entonnent leurs lyrics en chœur : la Sud-Africaine Pilani Bubu, le Nigérian Villy (& The Xtreme Volumes), le girls band ghanéen Lipstick Queens ou leur compatriote, le folk-singer Agorvey. Assurément, de cette 45e édition de Musiques Métisses, les trois gaillards de Fokn Bois furent les héros… et les directeurs artistiques d’une partie de la programmation. Une carte blanche leur a, en effet, été confiée pour inviter des musiciens de la scène anglophone africaine, inconnus en Europe.

L’humour des "vauriens"

Car, par leur histoire, leur militantisme et leurs activités de producteurs, les Fokn Bois occupent un poste d’observation privilégié sur la création du Ghana, et celle des territoires environnants.

Flash-back. 1997. Dans un lycée catholique d’Accra, Emmanuel Owusu-Bonsu (Wanlov) et Mensa Ansah (M3NSA) sèchent les cours pour s’adonner au rap. Des années plus tard, ils se recroisent, par hasard, lors d’un festival de musique ghanéenne aux États-Unis. Et si ces deux rappeurs solistes conjuguaient leurs talents ? En 2009, ils créent "Fokn Bois", un nom qui signifie "vauriens" dans la bouche des personnes âgées, et "rebelle intrépide, défiant l’autorité", chez les plus jeunes.

"D’emblée, ce titre permettait de désamorcer toute critique… Des ‘bons à rien’, oui, mais super cools !", rigole M3ENSA. Avec un nom pareil, le cahier des charges coulait de source : dès les premiers vers, les deux compères choisissent de se moquer de tout, y compris d’eux-mêmes. "Nous avons tellement écouté de rap conscient, que nous avions peur d’être dans la redite, de balancer des prêches bourrés d’egos, précisent-ils. À rebours, l’humour et l’autodérision nous offrent une liberté immense pour aborder sans tabou tous les sujets"

Ainsi, l’un de leurs premiers titres, Rasta fried rice, se moque des rastas, de leur homophobie, de leurs cerveaux et cœurs parfois verrouillés. "Avec l’humour comme thérapie, on évacue toutes nos frustrations, affirment-ils. On parle politique, éducation, liberté de paroles, sexe, alimentation, etc."

Défense des droits LGBT

Sur leur dernier disque, Afrobeats LOL (au titre en forme de boutade, contre l’"afrobeatS" qu’ils considèrent comme une soupe musicale), ils défendent les droits LGBT, dans un pays de plus en plus conservateur. Un engagement qui leur a valu de perdre les 100 000 dollars promis par un investisseur : l’homme d’affaires jugeait, au final, leur nom trop "gay"…

Pour Wanlov, l’homophobie résulte de la colonisation et de l’héritage du protestantisme : "Dans nos communautés indigènes, dit-il, une personne intersexuelle ne sera pas exclue, mais au contraire perçue comme un être spirituel. Dans nos traditions, Dieu n’a pas de sexe."

Au Ghana, comme en Hongrie, pays du claviériste Andras Weil, le gouvernement tâche de faire passer des lois homophobes. Récemment, les Fokn Bois ont dû cacher un musicien transgenre. La goutte d’eau pour Wanlov, parti se réfugier dans son autre pays d’origine, la Roumanie. "Avec mes prises de position radicales, je crains une arrestation au Ghana", affirme-t-il.

Sur leur pays, les trois membres portent donc un regard acerbe, mais aussi enthousiaste, comme l’explique M3NSA : "Y règne un tourbillon créatif. En dépit de la pauvreté et de la corruption, une scène artistique underground émerge : musicale, visuelle... Et pas uniquement dans les mégapoles !" Et les Fokn Boys de citer deux styles musicaux nés ces dernières années, dans ce pays sans écoles ni structures musicales : l’"asaka", une sorte de drill sauce ghanéenne, et l’"alté". 

Le chanteur du cimetière

Et parmi leurs glanages dans les nouveaux sons de la jungle urbaine, les deux compères ont repéré, au cimetière de Teshie, une ville près d’Accra, un rasta, qui a établi son studio de musique au milieu des tombes. Ici, Agorvey, de son vrai nom Godfred Adjey, se livre à de menus business et joue, sur sa guitare, ses chansons aux fantômes.

© RFI/Anne-Laure Lemancel
Le Ghanéen Agorvey au festival Musiques métisses, septembre 2021.

 

Mais le musicien-mécanicien auto, célébrité locale, se révèle plus pragmatique que sa légende : "Au départ, j’aidais les pêcheurs sur la plage en bas. Et pour nettoyer le poisson sans être dérangé, je me réfugiais ici. Partout dans Teshie, dominent le béton et la lumière aveuglante. Ici, je suis au calme, sous les arbres, pour composer".

Sur sa musique folk, traditionnelle, aux accents high life, il pose sa voix grave, gutturale et ses mots philosophes qui content sa manière de vivre. En "ga", un idiome d’Accra, en voie de disparition, dont il s’érige défenseur, il parle de paix, d’amour, d’harmonie... À Angoulême, il s’agissait de sa première scène hors de sa ville. Forcément, l’ensemble sonnait fragile, mais parcouru du charme des poètes de rue, des troubadours, des joueurs de mento jamaïcains… 

Des femmes puissantes

Sur la même scène "jardin" un groupe de filles a pris ses quartiers : les Lipstick Queens, créé il y a dix ans et repéré par les Fokn Bois sur Twitter. Ici, Winifred (basse), Abigiel (batterie), Ruby (chant lead), Vida (percussionniste), Sita (claviers) et Abena (guitare), de 26 à 52 ans, délivrent leur potion constituée d’afrobeat, de high life, d’afropop, de funk, de reggae, de salsa…

Sur les rythmes des congas, sur le groove de la basse, elles chantent la puissance des femmes. Avant le concert, elles assénaient : "On dit à nos sœurs de se réveiller, de gagner de l’argent par elles-mêmes, de s’émanciper… Il est temps de secouer une société dominée par le patriarcat. Ce que les hommes font, faites-le… en mieux !"

Sur scène, sans nul doute, elles secouent les préjugés… Et soudain, elle surgit, une voix soul, rauque, toutes griffes dehors, un charisme solaire, tour à tour de velours et de rage : leur chanteuse invitée St Beryl fait décoller le groupe et le public vers d’autres sphères.

Les filles de Lipstick Queens, irrésistibles gourmandes, comparent leur musique au plat national du Ghana, le "fufu", des boules de farines de manioc frites, dégustées avec du poisson. St Beryl, elle, préfère le "kenkey", à base de maïs fermenté. Leur musique conjointe regorge donc de saveurs, d’épices et de piment. Et surtout, comme le clame St Beryl, en un sourire : "il est grand temps de prendre les femmes au sérieux". Au premier rang, parmi leurs fans, les trois garçons de Fokn Bois, se révèlent conquis par le show de ces nouvelles amazones du Ghana.

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© RFI/Anne-Laure Lemancel
Le groupe féminin les Lipstick Queens et Ste Beryl, au festival Musiques métisses, septembre 2021..