Le Sénégalais Nuru Kane met l’art brut en musique

Nuru Kane. © Tchekchouka

Traversé par des envies artistiques qui bousculent les règles mais font sens, le chanteur sénégalais Nuru Kane propose un 4e album intitulé Mayam, en référence aux ressources qui font la richesse du continent africain, et à l’image de sa démarche qui emprunte à de nombreux genres musicaux, du mbalax au blues avec un son rock.

Dans le petit village d’une dizaine de maisons où il s’est installé à proximité des volcans d’Auvergne, Nuru Kane fait preuve d’une activité qui rappelle le feu tellurique jaillissant de ces géants aujourd’hui endormis sinon éteints. Le chanteur "sénégaulois", arrivé en France à la fin du siècle dernier, a trouvé dans sa région d’adoption une terre, un environnement au service de sa créativité, au-delà du seul canal de la musique. De la peinture qu’il pratique depuis l’enfance, évoquant ce "frère qui a fait les Beaux-Arts", il est passé à l’art brut dont il dit qu’il ne "respecte pas les codes" : il récupère, soude, mélange les techniques et les matériaux.

"Je me retrouve aujourd’hui avec plus de trois cents tableaux", sourit-il, concédant qu’il a d’abord été réticent à l’idée de vendre ses œuvres, de s’en séparer, tant il avait avec elles un rapport personnel. "Chaque tableau, c'est une chanson, une écriture, une autre façon de m'exprimer", considère le quadragénaire, tout en indiquant qu’ajouter cette corde à son arc lui a "appris une autre façon de composer la musique : parfois on a des beaux morceaux, mais on veut tellement les arranger pour qu’ils soient encore plus beaux, mais à la fin on les gâche".

Des mélanges et des nuances

L’histoire de son nouvel album Mayam est intimement liée à cette nouvelle direction artistique empruntée. Quand il est allé voir son complice Thierry Fournel, musicien français avec lequel il travaille étroitement depuis une quinzaine d’années, pour discuter du prochain projet discographique, il lui a donné des indications qui se rapprochaient de son travail pictural : "Je lui ai dit de faire des compos qui mélangent des éléments qu’on ne mélange pas d’habitude, la musique gnawa avec le funk, par exemple, et qu’on se revoyait dans six mois."

Pendant ce temps, tout en façonnant ses personnages avec des chaussures, chapeaux, poignées de porte et autres anses de sceaux, il a muri ses textes, avec en lien l’Afrique à laquelle il s’est reconnecté au cours d’une tournée organisée au début de la décennie, mais dont les souvenirs continuent de l’habiter.

Imprégné par les principes de la culture Baye Fall (une confrérie très présente au Sénégal) dont il met en avant les valeurs de tolérance, il fait toujours attention à nuancer, évite de verser dans la systématisation caricaturale quand il aborde les thèmes comme le blanchiment de la peau auquel se livrent "certaines" femmes en Afrique, ou lorsqu’il est question des politiciens, "mais pas tous", qui sont "des pions" de l’Occident. Nuru Kane arpente une ligne de crête, guidé à la fois par la volonté de dire avec force tout en cherchant à ne "blesser personne".

Reconnaissance

Sur deux des onze chansons enregistrées entre Dakar et la banlieue parisienne, il a invité Souleymane Faye, ancien chanteur du groupe Xalam 2 qui compte parmi les références de la musique pour ses compatriotes : "C’est mon idole. Notre Georges Brassens sénégalais. Depuis que je suis petit, j'ai toujours rêvé de chanter comme lui. Il m'a inspiré. Avec mon premier groupe dans mon pays, on disait que je chantais comme lui." Depuis dix ans, il nourrissait le projet d’un duo avec son illustre aîné, mais n’osait pas. Par peur d’essuyer un refus. Quelle n’a pas été sa surprise quand son interlocuteur lui a appris qu’il suivait sa carrière !

Se savoir écouté continue de susciter chaque fois en lui un sentiment d’étonnement, bien qu’il ait déjà pu s’en rendre compte à de multiples occasions. Lorsqu’il apprend que telle chanson de son répertoire illustre un documentaire (le Peintre Paysan), telle autre un blockbuster américain (le Flingueur), il s’en réjouit, sans trop y accorder d’importance.

Il y a quelques années, le guitariste américain Carlos Santana a tenu à le rencontrer lors de son concert à Bercy… pour lui apprendre qu’il avait eu un coup de foudre pour une de ses chansons, découverte lors d’un anniversaire, et qu’il voulait la reprendre pour un de ses albums ! Nuru Kane, aussi incrédule qu’enchanté, a évidemment accepté. Sans s’emballer, ni chercher à profiter de la situation. "Je ne suis pas doué pour ça. C'est l'éducation que m'a donnée ma mère. C'est à la fois une qualité et un défaut", reconnait-il. Et un atout pour tenir le cap sans se perdre.

Nuru Kane Mayam (Tchekchouka / L'Autre distribution) 2021
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