Le Jazz de Joe : "Tonton Manu"

Affiche du film "Tonton Manu". © DR

Lorsque Patrick Puzenat et Thierry Dechilly décident, le 12 décembre 2013, de filmer les festivités qui accompagnent le 80e anniversaire de Manu Dibango, ils n’imaginent sûrement pas que ce tournage parisien sera la première étape d’un périple international qui les mènera à Londres, New York, Rio de Janeiro, Douala, Abidjan, Kinshasa et… Saint-Calais. Et au bout de l'aventure, la sortie d'un film Tonton Manu.

N’ayant absolument pas anticipé l’aventure cinématographique qu’ils vont vivre aux côtés du célèbre saxophoniste et chef d’orchestre camerounais, Manu Dibango, les deux réalisateurs français Patrick Puzenat et Thierry Dechilly se laissent porter par les événements qui débutent autour de l'anniversaire de l'artiste le 12 décembre 2013 et suivent pas à pas le cheminement de leur hôte aux quatre coins de la planète. Progressivement, l’idée de produire un documentaire se dessine…

Encore faut-il décider du format, du rythme et de l’intention d’un tel projet. Manu Dibango est alors un fringant octogénaire dont l’aura suscite désormais de très nombreuses sollicitations. Plutôt que de conter son épopée à l’aide d’archives et de commentaires, autant l’accompagner dans ses déplacements, observer, écouter. La caméra devient un témoin discret et, parfois, le confident d’une personnalité qui se livre avec retenue sur sa riche destinée.

Manu Dibango, émotions sincères

Pendant cinq ans, de 2013 à 2018, Tonton Manu sera une balade intime et attachante sur les terres de jeunesse d’un homme simple qui se souvient. Comme souvent, c’est au détour d’une conversation, d’une rencontre, d’un échange, que le vrai Manu Dibango se révèle.

À Londres, alors qu’une journaliste de la BBC l’interroge sur Soul Makossa, son large sourire masque difficilement sa lassitude de répondre aux sempiternelles questions liées à son différend avec Michael Jackson. Patrick Puzenat et Thierry Dechilly parviennent, au fil des mois, à capter des émotions sincères qu’un rire tonitruant ne suffit plus à dissimuler.

En gagnant sa confiance, ils dévoilent un Manu Dibango authentique, un artiste respecté, un orchestrateur rigoureux, un citoyen engagé, un patriarche nostalgique. À New York, en 2015, il admet à demi-mots avoir la gorge serrée, 40 ans après sa dernière prestation à l’Apollo de Harlem, là où le succès planétaire l’attendait. Cette brève séquence, saisie à bord de la voiture qui l’emmène vers ce légendaire théâtre américain, vaut mille discours. Manu Dibango est lui-même, il ne cherche pas à séduire un auditoire, il est seul dans ses souvenirs.

Retour à Saint-Calais

Le même frisson nous étreint lorsqu’il retourne à Saint-Calais dans la Sarthe où, en 1949, il devint un collégien issu de la France dite "d’outre-mer". 70 ans avaient passé et les images du jeune Camerounais, perdu dans un nouveau monde qu’il devait apprivoiser, refont subitement surface dans son esprit alors qu’il s’adresse à des adolescents des années 2010 attentifs et attendris.

Ses mots choisis appellent à l’unité, à la tolérance, à la générosité, des valeurs qu’il partagea avec ses camarades d’école des décennies plus tôt. Sa voix flétrie trahit son émoi et l’on perçoit furtivement ce trouble tout naturel que Manu Dibango ne voulait jamais montrer au grand jour.

Il était assez rare de pouvoir percer cette carapace qu’une vie publique avait endurcie. Ce moment de vérité, dans l’établissement scolaire de son enfance, décrit avec force et subtilité les fêlures d’une génération africaine que la colonisation avait bringuebalée au-delà des mers et des océans.

Manu Dibango en fit partie, mais sut également mettre à profit cette particularité sociale et culturelle. Nourri de plusieurs sources patrimoniales, il avait développé son identité propre et s’était forgé un langage qu’il voulait universel. Rien de bien étonnant finalement de le voir, à Rio de Janeiro en 2016, assumer le rôle de porte-parole de la francophonie qu’il avait embrassée avec gourmandise dès sa prime jeunesse.

Rien de bien surprenant non plus d’assister à la genèse d’un projet symphonique au Brésil en compagnie de son alter ego, le pianiste congolais Ray Lema. Tous deux ont toujours milité pour une ouverture musicale afro-planétaire réelle. Leur science mélodique commune les rapprochait et cette entente complice s’illustre brillamment dans le film de Patrick Puzenat et Thierry Dechilly.

Que dire des allers-retours sur le continent africain ? Manu Dibango y est célébré et accepte avec philosophie les honneurs qui lui sont faits, mais il n’est pas dupe et sait esquiver les critiques et polémiques infondées. Quand un journaliste lui reproche ses rares prises de positions politiques, il rappelle avec malice que l’art est un engagement culturel majeur auquel il a consacré toute sa vie.

Devant l’objectif des caméras, le musicien aguerri maîtrise sa parole. Il sait que ses déclarations seront reprises. Alors, il adapte son verbe à ses interlocuteurs. Tonton Manu ne dit pas tout du personnage, ce film esquisse seulement les contours de ce que le principal protagoniste voulait bien laisser transparaître. Peut-être faut-il, dans ce cas, porter attention aux éloges de ses acolytes et compagnons de route, les Yannick Noah, Wally Badarou, Courtney Pine, Omar Sosa, qui, par de brèves interventions, dressent un portrait affectueux d’un Manu Dibango moins rieur et plus profondément humain.

Documentaire Tonton Manu réalisé par Patrick Puzenat et Thierry Dechilly (Bonne Nouvelle Production/5.2.3. Productions) 2021 – dans les salles françaises le 20 octobre 2021