Abdoulaye Nderguet met du jazz dans son Tchad

Le Tchadien Abdoulaye Nderguet. © Pascal Trehet

Qu’elles soient géographiques ou liées à leurs univers artistiques respectifs, les passerelles n’avaient a priori rien d’évident entre le Tchadien Abdoulaye Nderguet et le Français Emmanuel Bex. Mais parce que la musique a ce pouvoir de transcender les règles de convergence, leur collaboration concrétisée par l’album L’âme du blues se révèle aussi naturelle que symbiotique. Un nouveau départ pour le chanteur expérimenté qui démarre une tournée en Afrique.

L’expression ne manque pas d’interpeler : de sa rencontre en 2019 avec le trio du jazzman français Emmanuel Bex, le colosse Abdoulaye Nderguet dit, sans filtre, qu’elle l’a "pratiquement sauvé". Tout à coup, un nouvel horizon s’est offert à lui : deux ans et un album plus tard, à l’aube de ses cinquante ans, le chanteur tchadien s’apprête à sillonner son continent natal pour y faire entendre les fruits de cette association qui lui a "libéré l’esprit". Jusqu’à présent, il n’avait eu l’occasion de se produire en Afrique qu’au seul Congo, envoyé par les autorités de son pays pour le représenter. Cette fois, près d’une dizaine de pays (Burkina Faso, Mali, Togo, Angola…) figurent sur le planning des semaines à venir.

Au carrefour de l’Afrique de l’Ouest et de l’Est, bordé par le Niger et le Soudan, mais aussi du désert et de la forêt équatoriale, entre la Libye et la République centrafricaine, le Tchad est un acteur rare, oublié et quasi invisible sur la scène des musiques du monde. L’explication ? "La faute commise par le premier président Ngarta Tombalbaye, culturellement, c’est d’avoir envoyé des musiciens tchadiens en formation au Congo : ils sont revenus avec la musique de Kinshasa et jusqu’en 1994, c’est ce qu’on a pratiqué chez nous", rappelle Abdoulaye.

Derrière cette apparente aliénation, les traditions locales continuaient pourtant de rythmer la vie quotidienne : à Sarh, cette ville du sud où il a passé son enfance, le chanteur aux courtes dreadlocks a appris la musique comme tous les gamins de son âge. "Tous les soirs, à la saison sèche, à partir d’octobre, quand on a fini d’étudier en s’éclairant avec les lampes tempêtes parce qu’il n’y a pas d’électricité, on se retrouve entre garçons et filles. Jusqu’à 23 heures, on chante, on danse et on joue des percussions", se remémore-t-il.

Influences et apprentissage

Il y a aussi ces films indiens avec lesquels il a grandi, et qui témoigne de l’impact de Bollywood en terre africaine : loués pour plusieurs mois, ils sont projetés chaque jour dans la salle de cinéma construite par le pouvoir, à une époque où la télévision n’est pas encore disponible au Tchad.

Pour les jeunes spectateurs, les personnages sont des héros temporaires dont ils finissent par connaître les moindres actes, les paroles de leurs chansons... "Ça m’a forgé la voix", estime celui qui est surnommé "le rossignol tchadien" par ses compatriotes, en raison de sa propension à pouvoir la moduler et passer ainsi d’un registre à l’autre en souplesse.

Son apprentissage musical se fait enfin au contact des 33 tours de Michel Sardou, James Brown et Tabu Ley Rochereau que son père, militaire de carrière, a rapportés de France et qu’il écoute une fois rentré à la maison, après avoir mis les piles dans le tourne-disque pour l’alimenter.

© Pascal Trehet
Abdoulaye Nderguet sur la scène du Casino de Paris.

 

Sa première chanson, Gospa, interroge le rôle sociétal du chanteur : "Le pays venait de sortir d’une guerre civile et il y avait une forte division entre Nord et Sud, entre chrétiens et musulmans. Quel est le travail de l’artiste ? Dire à la population que l’on doit apprendre à s’accepter parce que nous sommes condamnés à vivre ensemble malgré nos différences."

Tibesti et H'sao

Tibesti, le groupe qu’il a rejoint à l’université où il s’est inscrit en biologie, fait une entrée fracassante sur le paysage musical tchadien, en restant fidèle au patrimoine, même s’il lui faut d’abord avoir raison des résistances : "Quand on a commencé, les gens étaient dérangés parce qu’ils voulaient qu’on joue le saï dans les accords de la musique congolaise auxquels ils étaient habitués. Alors que nous, on mélange les accords majeurs et mineurs. Au bout de quatre ans, tout le monde était d’accord pour dire qu’on faisait de la musique tchadienne !", se souvient-il.

Finaliste du Prix Découvertes RFI en 1997, première formation du pays à se produire en France, Tibesti bénéficie même des conseils du pianiste congolais Ray Lema, mandaté par le centre culturel français de N’Djamena pour encadrer ces jeunes musiciens, tant sur le plan des arrangements que du fonctionnement, "pour que celui qui était bassiste un jour ne soit pas pianiste le lendemain !".

Après un premier album, la prometteuse aventure collective cesse au début des années 2000. "Ça n’avançait pas", se rappelle Abdoulaye. Il s’investit dans un autre groupe, H’sao, puis se met à son compte, sort des albums qu’il décrit comme "des melting pot" fait avec les moyens de production du cru et dont on comprend qu’ils lui permettent davantage d’exister sur le plan local que de satisfaire ses envies artistiques. "Honnêtement, il n’y a pas de musiciens de mon niveau à N’Djamena", constate-t-il. La proposition qui lui est faite en 2019 de travailler avec l’équipe du jazzman français Emmanuel Bex répond parfaitement à ses attentes : "Je cherchais à rencontrer un groupe qui me permette de donner ce que j’ai, dans ma tête et dans ma voix."

Le potentiel de leur réunion se révèle dès la première séance : lui est impressionné par leur spontanéité et leur faculté à l’accompagner là où il décide d’aller ; eux apprécient ses aptitudes vocales. En deux temps, d’abord au Tchad puis en France (avec un passage au festival Africolor), un répertoire voit le jour, autour d’un axe qui donne à l’album en commun son titre : L’âme du blues. "Notre démarche est de montrer la qualité des chansons qu’il y a en Afrique et précisément chez moi. Le blues est américain mais son âme se trouve en Afrique", assure Abdoulaye. De Luanda à Bamako, c’est ce message qu’il va faire entendre en live avec ses compagnons de jeu européens.

Facebook d'Abdoulaye Nderguet
Abdoulaye Nderguet et le BEX'Tet L'âme du blues (album à paraitre en 2022)
Concerts : les 30 et 31 octobre à N'Djamena, le 6 novembre à Malabo, le 13 à Ouagadougou, le 18 à Conakry, le 20 à Bamako, le 23 à Kinshasa, le 26 à Kisangani, etc.