La résurrection du légendaire Super Mama Djombo !

L'orchestre bissau-Guinéen Super Mama Djombo lors du festival Africolor 2021 sur la scène du Nouveau Théâtre de Montreuil. © Anne-Laure Lemancel / RFI

C’était samedi soir 18 décembre au Nouveau Théâtre de Montreuil, lors du festival Africolor : le mythique Super Mama Djombo reprenait le chemin de la scène. L’occasion de revenir sur l’épopée de ce groupe phare, bande-son de l’indépendance de la Guinée-Bissau, avec son leader Malan Mané. Une soirée forcément émouvante… et révolutionnaire !

Il est venu en voisin ; ce soir, il joue à domicile. Pour arriver au Nouveau Théâtre de Montreuil, Malan Mané a parcouru quelques centaines de mètres. Depuis 2003, il réside dans cette ville du 93 : d’abord dans un foyer, puis dans un HLM. Dès son arrivée en France en 1990, l’homme de 65 ans, regard facétieux et verbe clair, a subi un parcours chaotique, qu’il décrit avec une émotion pudique. Débarqué à Elbeuf (76), il se voit refuser le droit d’asile. Et connaît une existence de sans-papier, avant d’être régularisé en 1999. Malan enchaîne les petits boulots : cariste, magasinier, agent de sécurité… Mais derrière son quotidien, résonne toujours la musique, ce fil rouge, sa bande-son et peut-être la certitude qu’un jour il renouerait avec son destin. « Pas pour la gloire, non, assure-t-il. Mais pour mes vingt petits-enfants… » 

Et le voici ce soir, face au miroir des loges de la salle de près de 400 places. Ce jour, se joue, trente ans après sa dispersion, la reformation du légendaire Super Mama Djombo, dont il fut le chanteur lead. Un groupe mythique qui a accompagné, dans les années 1970 et 1980, l’indépendance naissante de son petit pays de deux millions d’habitants, enclavé entre Sénégal et Guinée-Conakry, libéré du joug portugais : la Guinée-Bissau. Durant vingt ans, lui et sa bande ont chanté la révolution et son leader, le « Che africain », Amilcar Cabral, assassiné en 1973, avec des mélodies à fendre l’âme, gorgées de saudade lusophone, sur un cocktail de rythmiques bien cadencées et de « gumbe » local.

Mort musicale

À deux heures de ces intenses retrouvailles avec le public, Malan s’avoue relax. Le trac ? Non, répète-t-il, comme si sa sérénité émanait de cette certitude que tout finirait bien par s’arranger. Et puis, l’homme en a vu d’autres ! Après tout, le Super Mama Djombo n’était-il pas le groupe officiel du premier président de Guinée-Bissau, Luis Cabral ? Pour emmener la troupe de quinze musiciens à bord de son avion, le chef d’État n’hésitait pas à débarquer des membres du gouvernement. Ainsi, Malan et ses compagnons ont joué devant des parterres de foules compactes au Mozambique, au Portugal, à Cuba ou en France en 1981, juste après l’élection de Mitterrand… Dans les loges, ses souvenirs se télescopent, cabriolent, se frottent au présent, s’entrechoquent sans chronologie. Et soudain, le couperet : « J’avais disparu des radars. On me croyait mort. Je suis même parti faire un concert au Portugal en 2012 pour prouver que je ne l’étais pas... »

© Anne-Laure Lemancel / RFI

 

Sa résurrection symbolique, Malan la doit à un écrivain, Sylvain Prudhomme tombé raide-dingue du groupe, alors qu’il travaillait à l’alliance franco-sénégalaise de Zinguinchor, en Casamance. Il en a tiré un roman savoureux, une fiction documentaire, où chaque mot chante : Les Grands. Ce soir-là, ce grand échalas aux cheveux grisonnants et aux yeux d’enfants, débordant d’enthousiasme, veille au grain. Sur Malan et son groupe reformé, il réalise un documentaire. Car, pour lui, la magie reste intacte : « J’adore leur couleur mélancolique, leurs longues phrases sinueuses sur des rythmes festifs…Et la guitare tendue de Tundu qui donne une signature hallucinante. Et puis, il y a leur portée symbolique… » 

L’hymne d’un pays

Cette aura, pointée par Sylvain, s’explique par une conjonction d’ingrédients. Au début, le marin-pêcheur Malan, fan d’Eusebio et du Benfica de Lisbonne, se rêve footballeur. Après l’entraînement, il tâte de la musique avec quelques copains et hérite d’un micro… Un « virus », qui ne le lâchera plus. Dans cette Guinée-Bissau, qui succombe aux charmes ravageurs du Cobiana Jazz tout puissant, de petits nouveaux font irruption dans le jeu : en 1975, le Super Mama Djombo invite Malan à les rejoindre. « Les autres groupes chantaient en créole. Nous, on s’exprimait dans plusieurs idiomes ethniques, pour être compris par tous, éclaire-t-il. Et puis, il y a eu l’arrivée de notre chef d’orchestre, Atchutchi, qui galvanisait le peuple avec ses paroles engagées ». La réputation du Super Mama Djombo explose. Leur titre Sol Maior para comanda devient l’hymne officieux du pays. En 1980, le coup d’État de Joaõ Bernardo Vieira provoque leur lent délitement. Après dix ans de survie, le Super Mama Djombo, à bout de souffle, se disperse. Malan, par exemple, se sent en danger : « En tant qu’interprète principal, le nouveau gouvernement m’attribuait les propos des chansons… » En 30 ans d’exil, il n’est retourné qu’une fois dans son pays en 2019, invité par le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), pour discuter, entre autres, de l’inscription de Sol Maior, au patrimoine de l’humanité. Le groupe s'est ensuite produit, de manière sporadique, comme en 2012, au festival Rio Loco, près de Toulouse.

Ce jour, à Montreuil, avec une pointe de tristesse, voire de colère, dans la voix, face à l’étendue du gâchis, Malan cite les quinze membres du Super Mama Djombo, et donne des nouvelles de chacun, comme on le ferait de frères, séparés par la vie. Certains sont décédés, d’autres restés en Guinée-Bissau comme Atchutchi, Miguelinho ou l’unique chanteuse, à la voix de miel, Dulce Neves. D’autres vivent au Portugal, un autre au Sénégal… Tundu, le guitariste historique et hypnotique, après avoir fait ses études en URSS, réside en Irlande du Nord. Ce soir, il a fait le déplacement pour retrouver son vieux copain. Mais Malan doute un peu : « En fait, ce n’est pas vraiment le Super Mama Djombo. Seuls trois membres du groupe initial jouent… »

© Anne-Laure Lemancel / RFI

 

« Vita luta », sempre !

Mais dès qu’il foule la scène du théâtre, tout revient. Avec un jeune bassiste, fan du groupe, le Super Mama Djambo fait se déhancher la foule, au diapason des mouvements de bassin et des petits pas de salsa irrésistibles de Malan. Les tubes, portés par sa voix intacte, défilent, comme Dissan Na M’Bera ou le révolutionnaire Gardessi : « Viva luta anti-imperialista, viva luta, hmm hmm ». Et puis, parmi les standards, Malan révèle trois nouveaux titres à paraître sur son prochain disque. L’état actuel de la Guinée-Bissau, l’un des pays les plus pauvres au monde, le préoccupe… Et il garde le poing levé. Ainsi évoque-t-il par exemple le massacre de Pidjiguiti, en 1959, perpétré par les autorités portugaises pour réprimer une révolte de dockers bissau-guinéen qui manifestaient pour une augmentation de salaires : 25 victimes, qui ont mis le feu aux poudres et entraîné la guerre d’indépendance. « Aujourd’hui, nous avons un président autoproclamé, donc anticonstitutionnel. Mon pays va mal. À l’époque, quand Pidjiguiti a crié au secours, la lutte de la libération a éclaté. Mais aujourd’hui que l’armée de libération malmène son propre peuple, que puis-je répondre à Pidjguiti ? », demande Malan en chanson.

Devant son prêche et sa musique fiévreuse, le public renoue avec l’ambiance d’Africolor des grands soirs. La soirée s’achève sur une standing ovation, qui accompagne cette résurrection et la foi intangible en la révolution. Preuve que le Mama Djombo, l’esprit qui donne son nom au groupe, veille toujours sur les guérilléros…

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