Maputo Electronico, transes électro entre la France et le Mozambique

Smadj, Rhodalia Silvestre et Chico Antonio © Jozine

Au croisement de l’électro et d’une écriture afro-pop, ce trio est une rencontre entre la France et le Mozambique. Avec sa drum’n’bass, son oud, ses accents soul, jazz et plus traditionnels, Maputo Electronico signe un album futuriste qui porte son nom. Retour sur cette alchimie heureuse avec le chanteur mozambicain Chico Antonio et le joueur de oud franco-tunisien Jean-Pierre Smadja, dit Smadj, artisans d’une fusion pas banale.

Écouter le disque de Maputo Electronico, c’est déjà faire un sacré voyage. Il faut imaginer de la drum’n’bass, avec derrière un crooner et une chanteuse, alternant entre soul et tradition zulu. A cela s’ajoute un oud, une guitare acoustique, des plages tantôt planantes, tantôt percussives… Ce trio est le dernier projet de Smadj, musicien globe-trotteur connu pour être la moitié du groupe DuOud. Avec sa musique futuriste, il est partagé la France et le Mozambique. "Smadj est un fou, j’en suis un autre. On s’est bien trouvé", plaisante le chanteur Chico Antonio, dans un français assuré.

La rencontre entre les deux compères s’est faite sur une proposition de Marc Brebant, ancien directeur du Centre culturel franco-mozambicain de Maputo. Au départ, il s’agit de ré-arranger cinq morceaux de Chico Antonio pour un festival électro. Mais le projet prend de l’ampleur. Après six mois d’échanges à distance, il débouche sur une première résidence de dix jours à Maputo. La chanteuse originaire du Swaziland, Rhodalia Silvestre, rejoint le groupe pour travailler sur les chœurs. Deux rencontres ponctuées de concerts sont nécessaires pour enregistrer l’album à Maputo entre 2019 et 2020, avant que Smadj ne termine le travail chez lui à Lisbonne, au Portugal.

Le chant et la mélodie comme portes d’entrée

La porte d’entrée dans les chansons de Chico Antonio a été le chant et les mélodies pour le musicien franco-tunisien. "Je voulais un contraste très fort entre ce que j’ai créé et les versions originales, explique-t-il. J’ai transformé les rythmiques existantes. J’ai cherché de nouveaux rythmes et des timbres électroniques. Il y a eu un gros boulot de fait pour 'électronifier' les instruments présents : saxophone, guitare, percussions… Il m’a fallu les transformer en samples et rendre la matière un peu folle. J’ai aussi ajouté des choses synthétiques et du oud." De son côté, Chico Antonio a parfois eu du mal à retrouver le bon rythme dans des chansons où le côté afro-pop et afro-rock avait disparu.

Âgé de 63 ans, le chanteur mozambicain possède une voix grave qui rappelle celle du brésilien Seu Jorge. Celui qui a été lauréat du Prix Découvertes RFI en 1990 travaille régulièrement avec des musiciens du monde entier. Le propos de ses chansons en portugais et en shangana est souvent satirique. "Le quotidien, la politique, la tristesse, la joie…  J’essaie d’écrire de façon à ce que je ne puisse pas aller en prison, rigole-t-il. Ici, c’est un peu dur de dire les choses directement, c’est dangereux. Il faut trouver des formules qui veulent dire trois choses à la fois. On est libre, on peut dire les choses, mais il faut faire attention." Le chanteur ne manque pas de recul, lui qui a connu les luttes post-indépendance et la guerre civile (1976-1992) dans son pays. 

Ainsi, Mahanti parle d’une expérience vécue par Chico Antonio il y a une dizaine d’années. Invité à chanter à la présidence de son pays, il n’a eu pour manger en fin de soirée que les têtes de crevettes laissées par les invités. La chanson invite l’auditeur à manger des crevettes entières et comprenne qui voudra... Dans Uma questao de tempo, il compare la vie à un jeu d’échec. Tout ne se fait pas en un jour et il faut "bosser", "sinon c’est échec et mat". Des morceaux ont aussi été imaginés à trois, comme les plages de samples With et Without qui viennent compléter le disque.

Premier voyage au Mozambique pour Smadj

Pour Smadj, Maputo Electronico a été l’occasion de découvrir le Mozambique. Si le Franco-Tunisien a déjà voyagé "au Kenya, en Éthiopie ou en Ouganda", il n’était jamais allé dans ce coin lusophone d’Afrique australe. "J’ai adoré travailler sur ce projet et découvrir le pays. L’atmosphère de Maputo est très différente d’autres villes africaines que j’ai traversées. C’est un endroit de paix. Même s’il y a plein de difficultés, que les gens se battent pour manger et pour vivre, il y a vrai un plaisir de se réunir. Les gens sont très curieux de l’autre. Pour moi, c’était vraiment agréable de ressentir cela", estime-t-il.

Le Covid-19 et les restrictions sanitaires ont pourtant touché les musiciens et perturbé la destinée de ce projet. À 12 000 kilomètres de distance, Smadj et Chico Antonio se sont chacun repliés en studio. Deux ans après le début de la pandémie, ils n’en sont pas réellement sortis. "En 2020, je sortais d’une période de tournée où je faisais 70-80 concerts par an et tout s’est arrêté, poursuit Smadj. J’ai 55 ans et je n’ai jamais joué aussi peu depuis mes 16 ans. J’ai fait quatre concerts depuis deux ans. Quand j’étais étudiant, je jouais au moins vingt fois dans l’année dans les clubs ou dans les fêtes." Pour Chico Antonio, l’une des difficultés sera très certainement de venir en Europe.

Mais le crooner mozambicain n’a pas arrêté la musique, loin de là. Il a d’ores et déjà commencé un projet avec des musiciens autrichiens. Après avoir vécu dans des grandes métropoles européennes (Paris, Londres, Istanbul, Lisbonne...), Smadj s’est quant à lui installé dans un village de Bourgogne. Vu la fraternité entre ces deux-là, on espère vivement une suite à ce premier album.

Maputo Electronico (pSChiit / Inouïe Distribution) 2022