Black Lives : le combat continue, en musique

Le disque "Black Lives" réunit 25 artistes américains, africains et caribéens. © Jammin’colorS / l’Autre Distribution

À l’initiative de la productrice belge Stefany Calembert (Jammin'colorS), 25 musiciens noirs, d’horizons divers – France, Antilles, USA, Afrique, Haïti – se voient réunis sur cette opulente compilation, Black Lives, from Generation to Generation. L’objectif ? Dénoncer sur fond de jazz, de nu-soul, de hip hop, le racisme, hélas toujours virulent. Rencontre avec le Malien Cheick Tidiane Seck et le Guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart, présents sur l’album.

19 juillet 2016, Persan dans le Val-d'Oise : Adama Traoré, jeune homme noir de 24 ans, poursuivi par la police, meurt asphyxié lors d’un plaquage ventral effectué par trois agents des forces de l’ordre. Depuis, le Comité Vérité pour Adama, créé par sa sœur Assa Traoré, milite activement contre les violences policières et le racisme, à l’origine supposée de la bavure.

25 mai 2020, Minneapolis, dans le Minnesota (États-Unis) : un homme noir, George Floyd, murmure de souffrance en un souffle d’agonie – "I can’t breathe" – tandis qu’un policier appuie son genou sur sa nuque, et qu’il succombe à une crise cardiaque. Les images insoutenables de ce meurtre, filmé par des passants, deviennent virales. Aux États-Unis, et partout sur le globe, des manifestations éclosent aux cris de "Black Lives Matter", "la vie des noirs comptent".

À Bruxelles, Stefany Calembert, productrice, à la tête de la structure Jammin'colorS, épouse du bassiste Reggie Washington, monument de l’histoire du jazz, acolyte de Branford Marsalis, Roy Hargrove ou The Headhunters, se demande comment apporter sa pierre au combat, alors que la colère la submerge.

Des voix contre le racisme

Finalement, la musique n’est-elle pas l’arme la plus efficace ? Dans ce grand mouvement pour la dignité des Noirs, les voix qui ont porté haut la flamme et les revendications, ne furent-elles pas celles, entre autres, de Bob Marley, Nina Simone, Curtis Mayfield, Miriam Makeba ou James Brown ?

En plein confinement, la productrice, fan de D’Angelo et de Meshell Ndegeocello, décroche son téléphone et appelle ses contacts, des musiciens noirs originaires d’Afrique, de France, d'Amérique du Nord, des Antilles, d’Haïti... "Qui mieux que 25 artistes, de provenances géographiques et stylistiques diverses, âgés de 25 à 80 ans, pour exprimer les souffrances, les sentiments d’injustice, la révolte, de toute la communauté noire ?", s’interroge-t-elle.

Ainsi, cette compilation dodue, éclectique, composée par ce gotha de musiciens, fut-elle enregistrée à distance entre février et avril 2021, au cœur du confinement, dans des studios de Bruxelles, Bamako, New York ou Paris. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un sentiment d’urgence, des frissons partagés, une communion, parcourent ces vingt pistes : un engagement notes à notes, porté par la voix mezzo-soprano de la cantatrice Alicia Hall Moran, la méditation au saxophone d’Immanuel Wilkins, les spoken words pleins de verve, de rage et de sagesse de Koyaki ou d’Oliver Lake, qui s’empare avec fougue de l’assassinat de George Floyd …

Tous témoignent, avec leurs musiques aiguisées, sur fond de nu-soul, de hip hop ou de jazz caribéen, comme leurs prédécesseurs dans les années 1970, que le combat est loin d’être gagné. En première ligne, Stefany affirme : "Je vois ces discriminations, y compris les plus minimes, ces égratignures quotidiennes, toucher mon mari et mes filles, métisses. Ce n’est jamais moi, par exemple, qui subit des contrôles d’identité… Et puis, il y a toutes ces personnes, plus ou moins bien intentionnées, qui ne comprennent pas le monde et la cause noirs et se révèlent d’une maladresse affligeante… J’en ai marre de feinter, de répondre par l’humour... Désormais, c’est direct !"

"Pourquoi cette haine ?"

Parmi les 25 artistes, le musicien malien Cheick Tidiane Seck a enregistré depuis Bamako Sanga Bô, avec une chorale de jeunes filles de 7 à 17 ans : une chanson qui s’inspire d’un rythme traditionnel du "village des serpents sacrés", et qui prône le vivre-ensemble.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce guerrier, à l’énergie pacifique et au sourire serein, a, lui aussi, subi le racisme. Parfois par maladresse ou ignorance. Parfois aussi de manière brutale, comme ce jour, en région parisienne, où il fut le seul à se faire contrôler à bord d’un train puisque le seul noir. "Je me suis demandé avec amertume : pourquoi ce rejet ? Pourquoi cette haine ?", se remémore-t-il.

S’il pense que la situation a évolué dans le bon sens, en France ? Au contraire ! "Nous ne sommes absolument pas représentés comme nous le devrions dans les médias… Surtout, ils ne mettent pas en lumière les côtés positifs de notre communauté. À l’inverse, ils renforcent la stigmatisation ! Pour obtenir un logement, un emploi, les Noirs doivent se battre quatre fois plus… Et en ce moment, Marine Le Pen ou Éric Zemmour recueillent une adhésion forte... Quand je suis arrivé dans les années 1980, sous François Mitterrand, je vous jure qu’il y avait davantage d’ouverture, d’écoute, de célébration et de respect de nos arts et de nos paroles ! Aujourd’hui, la crispation augmente... Quel gâchis ! Il y a certes quelques figures de proue comme Oxmo Puccino ou Abd Al Malik, mais il y a tellement de déni de talents précieux !"

Un racisme systémique

Le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart a, quant à lui, enregistré depuis Boston, où il réside, le titre Dreaming of Freedom : "Je prends pour source toutes ces personnes aux États-Unis, soit incarcérées à tort, soit jetées en prison pour le restant de leurs jours pour des délits mineurs, à cause d’un excès de zèle des juges. C’est le cas d’un ami à moi…" Pour l’Antillais aussi, le racisme reste encore bien trop virulent, y compris en France. "Quand je suis arrivé aux USA il y a trente ans, la ségrégation raciale était encore de mise sur le terrain. Aujourd’hui, plein de gens très bien-pensants ici estiment que le racisme systémique n’existe qu’aux USA. C’est faux. Il a cours aussi en France. Entre parenthèse, regardez, à l’heure où je vous parle, les 33% prompts à voter pour l’extrême-droite. Et souvent, le racisme moderne, en dehors de ces expressions les plus violentes, réside dans le déni du racisme, dans ces discriminations quotidiennes… "

Et c’est tout cela que vient combattre cette compilation qui reflète, par la musique, énormément de réalités diverses des mondes noirs, au travers de leurs diasporas. Et malgré les riches différences entre les chansons, Cheick Tidiane Seck perçoit ce point commun : "Dans chaque titre, il y a cet élément essentiel propre à toutes les musiques noires : le blues, la terre, l’attachement, l’arrachement aux racines…"

Cette compilation Black Lives, from Generation to Generation, dont tous les bénéfices seront reversés au profit de la lutte contre le racisme, se jouera en concert, au Botanique de Bruxelles le 10 novembre ou au New Morning le 17. Car au-delà de la révolte, le message de Stefany reste clair : propager l’espoir et l’amour.

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Black Lives - from Generation to Generation (Jammin’colorS / l’Autre Distribution) 2022