Le tropicalisme 2.0 par le Congotronics International

Congotronics International. © Mattia Zoppellaro

Projet scénique avant d’être discographique, le Congotronics International est la réunion de musiciens des deux hémisphères autour des musiques tradi-modernes de Kinshasa (RDC). Ensemble, ces musiciens posent les bases d’une "groovalisation" du monde et de ses musiques. Rencontre avec Marc Hollander, le patron du label Crammed qui a initié, accompagné et soutenu ce projet, projet qui fait l'objet d'un album, Where’s The One ?.

"Le premier album des Congolais Konono N°1 chez nous s’intitulait Congotronics" raconte Marc Hollander, le boss de Crammed Discs, comme pour ancrer cette nouvelle sortie du label bruxellois dans le temps. Pour la petite histoire, on était alors en janvier 2005 et le nom de cet album qui nous rebranchait sur le son de l’un des plus étonnants groupes tradi-modernes de la capitale de RDC, quasi 30 ans après ses premiers et uniques enregistrements par Bernard Treton pour la compilation Musiques urbaines à Kinshasa du label Ocora, allait devenir celui d’une collection phare du label belge avec des albums de Konono N°1, du Kasaï AllStars et des compilations réunissant des formations de Kinshasa ou de Lubumbashi au Sud-Est du pays.

Les musiques tradi-modernes

Pour quelques aficionados, dont Vincent Kenis, un féru de musiques congolaises et proche collaborateur de Marc Hollander, Konono N°1 et quelques autres groupes insufflaient une nouvelle dimension à l’oxymore "tradi-moderne", car non content d’électrifier leurs musiques, ils les faisaient pénétrer dans le champ des musiques contemporaines, futuristes et populaires à la fois, en créant leur propre système de diffusion sonore.

Cette musique électrique expérimentale élaborée à partir et autour de motifs traditionnels joués sur des likembés (pianos à pouces) électrifiés, faisait dans une parfaite synchronicité, la part belle au "Do It Yourself" qui libéra dans notre hémisphère les esprits et la création au cœur des années 70.

Leur sens de la récupération et de ce qu’on nomme désormais, dans un anglicisme éloquent, le "recycling", imposait un son qui, de sortie d’album en sortie d'album, ouvra des horizons à des musiciens des scènes musicales déviantes aux quatre coins du monde, du rock à l’électro. Björk les invite sur Earth Intruders, titre produit par Timbaland et Danja, et premier single extrait de Volta, son 7e album studio paru en 2007. 

Ainsi naissait le Congotronics International

En 2010, le label belge produit Tradi-Mods vs Rockers, un album de reprises, de remixes et d’interprétations signés par 26 artistes ou groupes (Deerhoof, Juana Molina, Animal Collective, Aksak Maboul…) "afin qu’ils prouvent concrètement leur amour pour ces musiques" confie Marc Hollander.

Le titre de l’album détourne avec humour la rivalité entre mods et rockers qui dans les années 60/70, polarisa la jeunesse anglaise, sauf qu’ici, "il est question de musiciens tradi-mod(erne)s congolais et de rockers du monde entier" relate Marc Hollander. "Nous avons ensuite essayé d’organiser sur scène une réelle collaboration entre ces musiciens des deux mondes" raconte celui qui s’est lancé seul "tel Don Quichotte, avec juste le soutien d’une poignée de festivals (Les Vieilles Charrues, Le Fuji Rock au Japon…) qui ont crû à ce projet sur le papier" dans la constitution du groupe et l’élaboration d’une tournée. Le Congotronics International était né.

 

L’excitation est au rendez-vous, tant lors des premières séances de travail à distance durant lesquelles sont élaborés des squelettes de morceau, que lors de la semaine de répétition à Bruxelles, à 19, entre musiciens de Deerhoof, du Kasaï AllStars, de Konono N°1, des Skeletons, des Wildbirds & Peacedrums et Juana Molina. "Les Congolais ont alors inventé des mélodies sur des rythmiques que leur proposaient les musiciens rock et inversement. Tout le monde voulait jouer sur tout. Un vrai mur du son qu’on a canalisé, organisé ensemble".

"Plus qu’un live…"

Lors de tournée qui suit, tous les concerts sont enregistrés en multi-pistes. Greg Saunier, le batteur de Deerhoof mixe ces sources comme il le ferait avec des prises studio. Mais, pour Marc Hollander, le projet ne peut se limiter à la captation d’un live aussi hybride soit-il. "J’avais initié durant la tournée, sur certains jours off, quelques séances d’improvisation en petit comité, ce qui nous a donné du matériel à retravailler par la suite. John Dieterich, le guitariste de Deerhoof qui a finalisé l’album avec moi, a créé par exemple trois morceaux à partir de ces prises superbes. C’est une autre facette de l’album qui flirte parfois ainsi avec la folk, entre guitares congolaises, guitares rock et likembés.".

A noter que la confrontation entre les deux mondes provoquera quelques incompréhensions rythmiques. "Il a parfois fallu se mettre d’accord pour définir où était le premier temps, d’où le titre de l’album (Where is the One)" explique Marc Hollander, avant d’ajouter : "Juana Molina a dû danser un de ses titres en 7 temps pour en partager le rythme avec les Congolais qui ne l’entendaient pas de la même façon. C’est bien plus qu’un ping-pong".

A l’heure des procès d’intention pour appropriation culturelle et des enfermements identitaires, cet album dessine les contours d’un nouveau tropicalisme, d’une "groovalisation" du monde et de ses musiques à même d’offrir une réponse enjouée à la déprime de la globalisation ! Affaire à suivre…

Congotronics International Where’s The One ? (Crammed Discs/L’Autre Distribution/PIAS) 2022

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