Quand Ernesto Djedje faisait danser (et rêver) la Côte d’Ivoire

Ernesto Djédjé. © Analog Africa

Une décennie avant le zouglou et vingt ans avant le coupé décalé, Ernesto Djedje était parvenu à faire vibrer la Côte d’Ivoire au rythme du ziglibithy, adaptation soul funk de la culture du terroir. La compilation Le Roi du ziglibithy remet à l’honneur cet artiste qui a changé la donne de la musique ivoirienne mais n’a pu concrétiser ses ambitions internationales, emporté par la maladie à 36 ans. Portrait.

"Ernesto Djedje, icône vivante de la création artistique : héritage et actualité". L’intitulé du colloque organisé en juin 2022 à Abidjan par un centre de recherches ivoirien reflète la place que ce chanteur emblématique continue d’occuper aujourd’hui dans la mémoire collective de ses compatriotes, 39 ans après sa disparition.

À l’époque, le décès soudain de l’artiste âgé de 36 ans, quelques heures après son admission à l’hôpital de Yamoussoukro, est un événement dont on devine l’importance au regard de son traitement médiatique, alors même que la presse était réduite à une poignée de publications : pas moins de onze pages dans un seul numéro d’Ivoire Dimanche qui détaille "les derniers jours" du chanteur, heure par heure. Le même hebdomadaire rapporte, dans une autre édition, qu’"un hommage émouvant […] à l’Ivoire, devant 20 000 spectateurs" a été rendu par ses pairs à celui qui était surnommé le Gnoantré national, illustration de la popularité qu’il avait acquise. Et bien que les médecins aient conclu à une mort naturelle, la rumeur d’un "empoisonnement par sorcellerie", thèse soutenue par ses proches, n’a jamais disparu…

C’est à ce personnage déterminant dans l’évolution de la musique ivoirienne qu’est consacrée la compilation Le Roi du ziglibithy, tout juste mise sur le marché, en référence au style musical qu’il a créé, indissociable de son nom.

"Avant Ernesto Djedje, les jeunes Ivoiriens ont honte d’écouter ou de danser la musique ivoirienne. On se pâme et on craque volontiers sous les sonorités américaines, européennes et on se trémousse de 21 heures à l’aube aux rythmes de l’Afro-Cubain, de l’Antillais, du Zaïrois, du Kenyan ou du nigérian”, explique Yacouba Konaté, universitaire et actuel directeur général du Masa (Marché des arts du spectacle d’Abidjan), dans son ouvrage Alpha Blondy - Reggae et société en Afrique noire publié en 1987. Il y consacre pas moins de six pages à une comparaison, sur le fond et la forme, entre Ernesto Djedje et le célèbre reggaeman ivoirien – qui avait tenu à assister en 1983 aux obsèques du roi du ziglibithy.

La formule musicale dont Ernest Blé Loué, son nom à l’état civil, peut revendiquer la paternité est l’aboutissement d’un parcours et d’une réflexion artistique. Tout au long de sa carrière, son style a évolué pour finalement se stabiliser à la fin des années 70, même si, dans un spot publicitaire pour un concert en 1982, il annonçait un ziglibithy "new look" pour lequel il ne fallait pas trop "serrer la ceinture" en prévision des mouvements de danse ! Son inspiration trouve ses racines en partie dans la culture bété du centre du pays, lui qui a grandi dans le village de Tahiraguhé situé à plus de trois cents kilomètres d’Abidjan, mais elle n’est pas imperméable aux influences occidentales. Et en particulier au modèle de James Brown, en filigrane.

Né en 1947 d’une mère ivoirienne et d’un père sénégalais commerçant parti ensuite en Centrafrique pour y devenir imam, le jeune garçon débute à la guitare dans un groupe local, avant une rencontre décisive : "Lors d’une tournée à Vavoua, quelqu’un l’avait conduit à moi. Djedje avait 18 ans et jouait dans un petit orchestre du village. Sa timidité l’empêchait de me regarder en face. On me fit comprendre que j’étais son idole et que son rêve était de faire partie de mon ensemble", racontait le chanteur Amédée Pierre dans les colonnes de Fraternité Hebdo en 1983. Cette figure de la musique ivoirienne ne tarissait pas d’éloges à l’égard de son ancien élève, rappelant que ce dernier était devenu "en peu de temps" le chef de son orchestre Ivoiro Star, et que leur collaboration avait duré jusqu’en 1967.

Rencontre essentielle avec Manu Dibango

La suite se passe en France où Djedje part suivre des études d’informatique. Il y fait la connaissance de Manu Dibango, élément central de la scène afro-parisienne qui joue volontiers le rôle de conseiller auprès des jeunes artistes venus du continent. Comme la Togolaise Bella Bellow, le Congolais Franklin Boukaka ou encore son compatriote François Lougah, Ernesto Djedje bénéficie du savoir-faire du saxophoniste camerounais et enregistre avec lui ses deux premiers 45 tours en 1970.

Lors de sa tournée africaine qui passe par Abidjan en novembre 1971, le trompettiste de jazz américain Bill Coleman se souvient dans son autobiographie Trumpet Story parue en 1981 avoir été présenté à l’Ivoirien, signe que celui-ci avait commencé à se faire un nom, et s’intéressait particulièrement aux cuivres.

"Sur le plan international, les chanteurs ivoiriens sont peu connus. Nous avons intérêt à travailler notre folklore pour mieux le faire connaître, vu que l’intérêt porté par les civilisations blanches à la musique africaine ne cesse de croître", déclarait Djedje dans Ivoire Dimanche en 1972. Au cours des années suivantes, il s’y attelle, d’abord avec le San Pedro Orchestra dont les autorités locales lui ont confié la direction, puis en créant sa propre formation, les Ziglibithiens, qui fait figure d’acte de naissance du ziglibithy.

Avec le soutien d’un producteur béninois d’Abidjan, il se rend au Nigeria voisin dans le studio d’EMI enregistrer avec l’ingénieur du son de Fela et quelques musiciens locaux. L’album qui en résulte en 1977 a un effet retentissant. La chanson Ziboté est perçue "comme une nouvelle manière d’envisager la musique ivoirienne", considère Fraternité Matin. Les pays voisins aussi sont séduits : le premier concert à l’étranger se déroule en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) en 1977. D’autres suivront au Niger, au Mali, au Togo, au Bénin, au Cameroun, au Liberia, en Guinée.

Au fil des albums qui s’enchaînent à un rythme soutenu et des collaborations (le sixième 33 tours, Tizere, paraît en 1982 avec le concours du bassiste martiniquais Michel Alibo et du batteur ivoirien Paco Sery avant qu’ils ne forment Sixun), le style se codifie, tant sur la fonction et les lignes des cuivres que le placement du chant, semblable à celui que pouvait avoir Amédée Pierre, tandis que les guitares trouvent leurs propres motifs, à l’image du cultissime Ziglibithiens. La légende veut que ce morceau de près de neuf minutes ait connu une seconde vie improbable en Colombie où il serait connu sous le nom d’El Tigre !

La mort de Djedje, alors qu’il avait en main toutes les cartes pour franchir une nouvelle étape à l’échelle internationale, a eu rapidement raison du ziglibithy : les héritiers comme Johnny La Fleur, Blissi Tebil ou Luckson Padaud ont fait long feu. Mais le souvenir laissé par l’auteur de Ziboté et son empreinte sur la musique ivoirienne ne se sont pas pour autant effacés. Les chansons qui lui ont été consacrées aussi bien par Les Garagistes que Magic Diezel, respectivement anciens et espoirs du zouglou, témoignent de la rémanence de sa vision, au-delà des frontières stylistiques.

Ernesto Djedje Ernesto Djédjé - Roi du Ziglibithy (Analog Africa) 2022