Trans Musicales de Rennes : la puissance des femmes africaines en scène !

Les Nana Benz aux Trans Musicales de Rennes 2022. © Elodie Maillot / RFI

82 groupes ont joué dans cette 44e édition des Trans Musicales de Rennes qui a lieu du 7 au 11 décembre. Et cette année encore, les femmes ont secoué les 59.500 fans de musiques actuelles "transgenres" ! Parmi elles, quelques puissantes artistes africaines dont Jojo Abot, Faytinga et les Nana Benz du Togo.

 

Le brouillard a failli annuler le premier concert européen des Nana Benz du Togo, la révélation afro-électro-féministe des Trans 2022. Mais rien n'arrête la toute-puissance ! Leur son digital vaudou est résolument moderne et futuriste, mais leur rythmique est totalement organique : deux percussionnistes surpuissants s'affairent sur un instrumentarium 100 % recyclé à base de tuyaux en PVC pour les redoutables lignes de basse, et de la valise d'un grand-père sorcier transformée en grosse caisse. Cette dernière est accompagnée de marmites de cérémonie pour balancer des rythmiques imparables, sur lesquelles se posent les voix des trois divas vaudou. Ces redoutables prêcheuses électro soul sont aussi accompagnées d'un petit clavier Korg.

Ce set up minimaliste, mais ô combien puissant, a mis en transe les milliers de spectateurs du Parc des Expositions le dernier jour du festival ! Pourtant, avant cette intronisation scénique, les Nana Benz du Togo avaient une initiation…en prison. Hélas, au centre pénitentiaire Rennes-Vézin, quand le brouillard est épais, l'entrée est interdite, y compris au camion de sono de ce groupe invité par les Trans, un festival qui dessine les tendances branchées des musiques actuelles à venir tout en allant chercher des publics oubliés des dispositifs culturels.

"Pour notre premier concert européen, jouer en prison, c'est très émouvant, alors même sans ampli, on veut partager notre musique et notre humanité !" résumait Parus Kekeli, une des chanteuses des Nana Benz du Togo, dont le nom rend hommage à la puissance légendaire des Nana Benz, ces marchandes de textiles et de wax, reines du marché de Lomé qui roulent en Mercedes-Benz et que rien n'arrête !

Le ciel s'est finalement dégagé et le quintet togolais a pu donner un concert spécial "en acoustique". "La musique, c'est la société du monde, ça doit être accessible à tous ! Je suis souvent allé voir des amis en prison, d'où l'idée d'y organiser des concerts, comme on le fait aussi en maisons de retraite, à l'école, ou même dans des crèches !" résume Jean-Louis Brossard, programmateur en chef et âme des Trans Musicales depuis 44 ans. En détention, la danse est rare et la musique se résume à la télé ou à des concerts et ateliers exceptionnels. 

"Nous sommes ici car dans les couvents vaudou, ce sont les femmes qui mènent la danse, explique la chanteuse Izea Ledu aux détenus. On lutte pour réhabiliter la place des femmes dans les sociétés patriarcales. Le vaudou n'a rien de maléfique, au contraire, il permet de se connecter aux éléments, l'eau, l'air, le feu, et surtout à la mère Nature qui nous nourrit !"

Très vite, ces hommes enfermés pour de longues peines se mettent à danser sur le tube Liberty de ces dames aux poings levés, qui sont aussi des mères, des battantes et des fans de Miriam Makeba. Toutes ont opéré un "retour" vers les couvents vaudou du Togo, après de lourdes épreuves personnelles. 

"J'y suis venue par une tante prêtresse. Le vaudou m'a aidée à traverser des moments très difficiles, et ce fut aussi une découverte musicale et culturelle intense ! lâche Lady Apok. Pour nous, ces mélodies libèrent. On n'oubliera pas les regards et les sourires des détenus. Chanter, c'est notre façon de leur dire : vous êtes encore au monde et vous êtes aimés !"

Parrainés par Peter Solo, le leader togolais de Vaudou Game, les Nana Benz ont travaillé plus de quatre ans sur un répertoire qui prône des valeurs de libération en anglais, français, et mina en creusant dans la richesse du patrimoine vaudou. "Je n'aurai jamais pensé me lever ! Ce groupe envoie une énergie tellement positive que tu dois bouger ton corps, même si tu es enfermé ! On voit qu'elles sont libres et savent de quoi elles parlent" détaille Pierre, qui sera à nouveau un homme libre quelques jours après la fin du festival.

© Elodie Maillot / RFI
Dehab Faytinga lors des Trans Musicales de Rennes 2022.

 

Jojo Abot et Dehab Faytinga

La liberté et la fluidité des identités étaient aussi au cœur du show de Jojo Abot, qui a grandi entre Accra et Brooklyn, dont le premier album afro-soul hypnotique Fifya Woto (renaissance en ewe) célébrait la cosmogonie ewe. "Comme mon travail, je suis en mutation constante. Actuellement, je travaille sur le féminin synonyme de guerrière ! La féminité, c'est aussi faire face, protéger et créer ! Et nous avons besoin de cette énergie dans ce monde de changement climatique ! La spiritualité doit se combiner avec la lutte !" explique la jeune chanteuse, plasticienne et cinéaste, qui s’est produite devant une création visuelle qui présentait son avatar en soldate sexy, mitraillette et sabre au poing.

Sur la même scène du Hall 8, une véritable légende des luttes armées africaines a rejoint le gracile et sublime trompettiste d’origine érythréenne, Hermon Mehari. "C’est un honneur pour moi d’inviter Dehab Faytinga sur mon nouveau projet. C’est une légende, mais au-delà de sa musique, elle est connue en Érythrée, car elle a pris les armes pendant des années pour défendre le pays ! C’est important d’avoir des figures comme elle qui donnent l’espoir qu’on peut changer le monde !" explique le jeune jazzman, qui a choisi de vivre France, après s'être retrouvé par hasard dans un bar à Paris pendant les attentats de 2015. L’eau, l’air, le feu : l’ensorcelante voix de Faytinga étire la transe du festival dans un jazz magnétique, presque irréel. Vive les femmes !

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À écouter aussi : Nana Benz pour la première fois en Europe (José Marinho, 11/12/22)