Elida Almeida poursuit sa route avec "Di Lonji"

Elida Almeida, 2023. © Alex Tome

Quatrième album d’Elida Almeida, Di Lonji, ("de loin" en créole), évoque notamment le chemin parcouru par l’artiste capverdienne depuis la sortie de son premier opus en 2014. Lauréate du Prix Découvertes en 2015, celle qui, depuis, arpente les scènes internationales ne cesse de raconter sa terre natale, ses beautés autant que les maux de la société qui la révolte.

Après des collaborations avec l’artiste kényan Blinky Bill, feu l’accordéoniste malgache Régis Gizavo, ou encore le chanteur guadeloupéen du groupe Kassav’ Jacob Desvarieux, Elida Almeida s’est entourée, cette fois pour la création de son nouvel opus, Di Lonji, principalement du compositeur et beatmaker ivoirien Momo Wang. Il complète l’équipe qu’elle forme avec le guitariste, arrangeur et directeur artistique du projet, Hernani Almeida, et son producteur José Da Silva. Depuis Lisbonne où elle est désormais installée, et quelques jours avant son concert parisien au Pan Piper, l’artiste qui fêtera ses 30 ans dans quelques jours a répondu à nos questions. 

RFI Musique : Dondona, le titre qui ouvre votre nouvel album, signifie "grand-mère" en créole. Dans Kebrada, cette figure était déjà présente. Que représente-t-elle pour vous ?
Elida Almeida : J’ai une très belle relation avec mes grands-mères. Cette chanson évoque tous les enseignements qu’elles m’ont transmis ; qu’est-ce qu’une femme fait au réveil, comment elle se comporte... Des petites choses que j’emmène toujours avec moi. Aujourd’hui, seule l’une d’elles, celle avec qui j’ai grandi, Sabine, est encore là. Elle a 93 ans. Elle a écouté la chanson. La première chose qu’elle m’a dite, c’est : “mais pourquoi je ne suis pas dans le clip ?" (rires) Malheureusement, c’était trop compliqué de l’amener à Praia où a été tournée la vidéo, avec son âge et le trajet depuis le village où elle vit à Santiago. 

Dans votre premier album, vous disiez avoir privilégié des sujets intimes, le deuxième était plutôt une cartographie du Cap-Vert, et le suivant dédié à la jeunesse. Qu’est-ce que vous aviez envie de raconter dans celui-ci ? 
Cela fait huit ans que je fais des concerts à l’international et quelques années que je vis à Lisbonne, mais je suis toujours connectée au Cap-Vert. Je parle avec ma mère plusieurs fois par jour. Je suis les actualités du pays en permanence. Et chaque mois, j’y retourne. Je me balade dans les rues, je fais des concerts, et je vois ce qui se passe dans le pays. Cet album nous ramène au Cap-Vert parce que je n’en suis jamais parti en réalité.

On retrouve d’ailleurs des rythmes du Cap-Vert qui semblent être devenus des fils rouges de vos albums : funana, tabanka et batuque… 
Pour chaque album, il me faut ces rythmes, ils coulent dans mon sang, je crois (rires). C’est l’image du Cap-Vert, et que je montre aussi dans mes clips. Deux sont sortis actuellement, l’un tourné à Praia et l’autre sur l’île de Sao Vicente à Mindelo. Mais j’aime mélanger les sonorités, je ne suis pas fan de fixer à jamais les choses. Nous avons aussi ajouté, dans cet album, une touche plus électronique grâce à Momo Wang, beatmaker et très bon joueur de piano. C’est une dynamique que j’ai initiée avec Bersu d’Oru. J’avais repris le tabanka avec une certaine modernité. Et encore aujourd’hui, c’est la chanson la plus écoutée, en streaming ! La preuve que ça plait ! Dans l’album Gerasonobu, j’ai un morceau de tabanka également Bidibido qui parle des souvenirs de l’enfance. Et pareil sur ce nouvel album où on a marié le tabanka du nord du pays, que connaît bien Hernani qui vient de là-bas, avec celui du sud, d’où je viens, et avec l’électro apportée par Momo Wang. 

Vous vous emparez de sujets de société tels que les abus sexuels, la violence du patriarcat, etc. 
J’essaie toujours d’être la voix des Capverdiens. Je fais attention à tout pour bien comprendre ce qui se passe dans le pays, et pour saisir les problématiques que peut-être tout le monde ne peut pas dire. Dans la chanson Mexem, je raconte l’histoire d’une fille, abusée sexuellement, depuis petite, par son beau-père. Cela a continué jusqu’au jour où elle a osé en parler à sa mère. Ce n’est pas que celle-ci n’a pas vraiment voulu la croire, mais c’était sûrement plus facile pour elle de se dire que ce n’était pas possible. Ça ne pouvait pas être vrai. Et ça, ça renvoie au fait que souvent les femmes sont dépendantes financièrement des hommes. Donc, dans ce contexte, comment faire ?  C’est un sujet préoccupant au Cap-Vert. Tous les jours, on entend ce jour d’histoires, notamment sur les îles de Maio, de Santo Antão et Fogo. Il faut en parler, parler de la douleur de ces femmes. Il y a quelques jours, j’étais au pays, et j’ai vu un bus avec une grande affiche disant que les abus sexuels sont des crimes passibles de 8 à 14 ans de prison.  J’étais choquée :  huit à quatorze ans de prison pour avoir détruit la vie de quelqu’un ? Alors que la personne qui a été abusée ne pourra jamais laisser un homme qu’elle aime le toucher normalement, elle ne pourra pas être une mère complètement sereine…

Vous avez, un temps, repris des études de droit. Quel lien faites-vous avec la musique ? 
J’ai en effet repris, puis arrêté le droit. Je rêvais, enfant, d’être avocate ou juge. Un jour, une amie m’a questionnée : "est-ce toujours ton rêve aujourd’hui ?" Et parfois, en effet, des années plus tard, certains rêves ne font plus sens. Mais quelque part, la musique est une manière, plus douce peut-être, de parler d’injustices, d’analyser la société. Dans une chanson du précédent album Sai Bu Bai, je parlais des violences domestiques, des crimes passionnels, mais je le faisais sur des airs de samba. Tu danses, tu chantes, et puis en même temps, tu réfléchis aux paroles !  

Vous avez choisi de nommer l’album comme l’une des chansons, Di Lonji. Pourquoi celle-ci ? 
Cette chanson parle des difficultés rencontrées pour des personnes comme moi qui viennent de la campagne. Je parle du chemin parcouru tous les jours pour arriver à la ville où tout se passe. Mais je parle aussi de ma détermination ; j’ai marché à un an (rires), j’ai appris très tôt comment aider mon grand-père, et notamment pour les travaux aux champs… J’ai fait beaucoup de choses par moi-même très jeune. "Di lonji", ça veut dire"de loin", et oui, je viens de loin, dans le sens aussi où il y a quelques années, avant Cesaria Evora, le monde ne savait pas où était situé le Cap-Vert ! Aujourd’hui, je suis là, je représente la musique du Cap-Vert sur des scènes à l’international. C’est ce que je raconte dans cette chanson ; et je dis également que je peux aller encore plus loin. Je veux être une référence quand on parle de musiques du Cap-Vert et de musiques africaines. Je veux marquer ma génération et je me questionne toujours : qu’est-ce que je peux amener de nouveau ?

Et quelles sont les musiques qui vous inspirent ? 
Le dernier album de Asa m’a beaucoup inspirée pour créer Di Lonji. J’écoute aussi beaucoup en ce moment Tayc, Fally Ipupa, ou encore Yemi Alade, et Zaz. Et puis également, les artistes du Cap-Vert comme Mayra Andrade, ou du Portugal comme Ivandro. 

Elida Almeida Di Lonji (Lusafrica) 2023

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