Henri Guédon, le salsero de Paris

Henri Guédon © DR

Percussionniste martiniquais virtuose, Henri Guédon vient de célébrer ses quarante ans de carrière vendredi 15 octobre au New Morning à Paris. L’occasion de réunir autour de lui ses anciens comparses pour une fête qui transforma la salle parisienne en club de la 110ème rue de Harlem. Rencontre avec un artiste qui vient de publier un album éponyme d’anciens titres boogaloo et latin jazz.

Ils sont venus de Porto Rico, New York, du Brésil, du Surinam, de Belgique, d’Allemagne et de Paris. Il a fière allure le groupe qu’Henri Guédon réunit pour l’occasion. Certains des anciens musiciens qui ont participé à ses premières aventures au milieu des années 60 avecLa Contesta sont là. Comme ceux desParisian All Stars ou deNew York Tribu, ses autres groupes. Même Claude Vamur, le batteur de Kassav avec lequel il créa Zouk Expérience, a tenu à venir rendre hommage à ce grand Monsieur de la musique latino avant de partir à l’aube pour l’ouverture de la Fiesta des Suds à Marseille. Sur scène, ils sont une quinzaine à rejouer ses vieux titres dans une ambiance torride, de Tambu con Lambi en passant par Mama Guela, Foforo, Natalia ou Bilongo. "J’étais très ému. Je ne pouvais même pas parler tellement c’était fort. On a fait un historique de l’orchestre; toutes les époques étaient présentes". Un véritable best of en live, avec néanmoins un nouveau titre,Song for Marlon Brando, écrit en hommage à l’acteur disparu. "Brando, c’est quelqu’un que je respecte. Quand il passait à Paris, il venait jouer avec nous du bongo dans les boîtes, à L’Escale, au Chat qui pêche. Il était très humble".

Né il y a soixante ans à Fort-de-France, Henri Guédon a été baigné toute sa jeunesse par les sons afro-caraïbéens. Il grandit en écoutant ces musiques diffusées par les radios ou lors de spectacles d’artistes cubains ou porto-ricains."La musique cubaine m’interpellait parce que c’était celle qui avait le plus d’africanité, avec la musique haïtienne. Mais elle avait beaucoup plus de métissage culturel, la dose de mélange était extraordinaire". A 15 ans, il commence à jouer toutes sortes de percussions et créeLa Contesta avec Paul Rosine et Michel Pacquit. Aux Antilles, les percussions sont alors associées à l’Afrique primitive et remplacées par des instruments jugés plus nobles comme le violon ou le piano. Quant à la musique cubaine, elle est mise à l’index, le Cuba révolutionnaire dérangeant le conformisme antillais. Guédon choque, plaçant sur scène ses percussions devant les autres instruments et augmentant les décibels.

Arrivé à Paris en 1964, l’artiste modernise la conception de la musique afro-cubaine, délaissant les anciens mambos et cha-cha-cha pour les descargas, guajiras et boogaloos importés en ligne droite de New York. C’est le New York Sound à Paris, inspiré de Tito Puente, Ray Baretto ou Mongo Santamaria. Pourtant, Guédon se considère comme un franc-tireur:"Personne ne s’intéressait à cette musique, on jouait pour le plaisir, on ne cherchait pas à faire de succès, ni de tubes. Même si j’ai fait un tube innocemment, Santan Boula".

En 1972, à l’occasion de l’album Cosmo-zoukqui rassemble quelques-uns des meilleurs musiciens de la scène latino-antillaise, il utilise le mot "zouk", qui était alors péjoratif, pour baptiser sa musique: "Les Antillais d’Amérique avaient trouvé le mot "salsa" au lieu de dire musique afro-cubaine. Et nous, pour englober la musique des Caraïbes, on l’a appelé "zouk". Depuis, ce mot a fait son chemin". Avec le début de la vague latino en France des années 80, Guédon est un des fers de lance de la scène parisienne lors de mémorables concerts à La Chapelle des Lombards. Artiste éclectique, il écrit en 1983 l’Opéra Triangulaire, un oratorio-jazz avec un orchestre symphonique, un big band et des choeurs. La même année, il reçoit le prix de l’Académie Charles Cros pour des contes musicaux avant de partir pour de longues tournées internationales.

Le dernier album de Guédon est sous-titré "Early latin and boogaloo recordings by the drum master". "Cet album est une courbe extraordinaire de ma carrière. Il y a les années 60, 70. Ce qui est formidable, c’est qu’il y a des titres que je n’avais plus écoutés depuis longtemps. C’est un collectionneur fou, Greg de Villanova, qui a proposé ce projet à la maison de disques Comet. Il a cédé sa collection pour faire l’inventaire de mes albums. Ils ont choisi eux–mêmes les morceaux qui pouvaient intéresser le public. Il y a beaucoup de titres qui ne sont pas là et que j’aurais voulu y voir. Mais bon, c’est fait".

Peut-être auront-ils l’occasion de réaliser une suite ? Car il est peu probable que Guédon enregistre un prochain album original. Après 54 albums, il privilégie la peinture et ne sort de son antre que pour jouer sur scène. Fini les studios. Peinture et spectacles sont désormais pour lui le moyen de faire l’inventaire de ses cultures.

Henri Guédon Early latin and boogaloo recordings by the drum master (Disques Comet/Nocturne) 2004