Les Antilles plurielles de Jocelyne Labylle

Jocelyne Labylle © DR

Retour à la case zouk, après une belle mais discrète escapade en terre gwo ka, pour Jocelyne Labylle. Avec son album An Ti Fanm Gwada, l’artiste antillaise continue de faire fructifier la notoriété qu’elle avait acquise en interprétant Laisse parler les gens, tube de l’été 2003. Rencontre.

RFI Musique : La gestion de carrière est-elle une notion qui compte beaucoup pour vous ou bien fonctionnez-vous sur un autre mode?
Jocelyne Labylle : Ce que je fais est très réfléchi mais c’est aussi très spontané. Je ne me pose pas trop de questions, je ne mets pas trop de pression. Je fais des albums quand je suis vraiment prête, quand les chansons sont vraiment écrites. Le premier est sorti il y a plus de quinze ans et je n’en ai pas fait beaucoup après. Il y a surtout eu des singles et beaucoup de collaborations avec d’autres artistes : par exemple T-Vice avec lequel je suis partie pendant deux ans en Haïti, ou encore Dis l’heure de zouk avec qui j’ai fait toute la "vieille" France.

Qu’est-ce qui vous a incité à privilégier ces collaborations ponctuelles ?
J’ai commencé en groupe, j’étais choriste donc j’ai toujours été habituée à évoluer sur scène avec les autres. La musique, pour moi, c’est quelque chose de très ouvert. Et, quand on a la chance de partir, de connaître d’autres pays, de rencontrer d’autres artistes et d’avoir des affinités avec eux, c’est dommage de ne pas travailler ensemble, de manière à toucher aussi d’autres marchés. C’est ce qui m’a permis d’avoir une palette de musiques et de ne pas être enfermée dans un style.

Est-ce qu’il fallait également laisser passer du temps après Laisse parler les gens, pour mettre un peu de distance avec ce titre qui avait rencontré un franc succès ?
Laisse parler a été une période très mouvementée, parce que j’avais pas mal de spectacles. Mais je n’avais pas spécialement le besoin de sortir un disque tout de suite. Il y a des artistes qui doivent le faire pour gagner leur vie mais j’ai toujours eu la chance d’avoir des concerts qui me permettaient de tourner et de voir venir les choses.

Cela vous a-t-il amenée à vous produire dans des endroits où vous ne pensiez jamais aller ?
Tout à fait. J’ai eu l’occasion de chanter à l’Elysée pour un arbre de Noël. C’est très agréable ! Il faut avoir conscience des opportunités que les collaborations artistiques peuvent engendrer. Une carrière, c’est de l’expérience, du partage. Voilà pourquoi j’avais envie de faire un album conceptuel cette année avec An Ti Fanm Gwada, en invitant pas mal d’artistes confirmés aux Antilles et en Afrique : lorsque j’ai un duo avec Jocelyne Beroard, ça me permet de faire des spectacles où je chante trente minutes, puis c’est à son tour et ensuite on se retrouve sur ce fameux duo. Ça me permet de diversifier mes spectacles.

Voire de surgir sur un terrain musical où on ne vous attend pas, comme en 2009 avec le mini-album Roots Chic Tambour Bling-Bling aux couleurs du gwo ka?
Tout à fait. C’est dans ma personnalité. J’aime bien surprendre, ne pas faire comme d’habitude ni comme les autres. D’ailleurs, le nouvel album An Ti Fanm Gwada était déjà écrit mais je me suis arrêtée pour enregistrer ce disque gwo ka après être allée en Guadeloupe afin de participer à un spectacle qui s’appelait "Les femmes autour du gwo ka". Chaque chanteuse était amenée à interpréter un classique de ce répertoire et moi j’avais choisi la chanson Neg. Dans la salle, le public s’est levé et m’a demandé de bisser. Le lendemain, je me suis retrouvée en radio et on m’a invitée à rechanter cette chanson. Donc ça a d’abord été une demande. Et, vu le succès que le morceau a obtenu, j’ai décidé d’offrir aux gens un album intégralement gwo ka.

Est-ce durant la crise que les Antilles ont traversé en 2009 que vous avez écrit la chanson Grev’, qui figure sur ce CD 6 titres ?Ça s’est passé au mois de janvier, alors que Neg était sorti au mois de novembre. A ce moment-là, j’étais en Guadeloupe. Je me suis retrouvée coincée en studio et je me suis dit : pourquoi ne pas faire une chanson qui résumerait ce qui se passait alors aux Antilles, sans prendre forcément position pour qui que ce soit ou par rapport à quoi que ce soit, mais en tout cas résumer l’événement. Ça me paraissait important. Les mots, la mélodie, sont venus rapidement. Je raconte la grève, les routes bloquées… Et je demande au Bon Dieu de passer sa main dans ce pays-là, de faire en sorte qu’il trouve une solution.

Passer du zouk au gwo ka, et vice versa, c’est une façon de refléter votre double culture musicale ?
Les deux font partie de moi. J’ai grandi aux Antilles avec mes grands-parents, et ma mère était danseuse professionnelle de gwo ka, donc c’est une musique qui a bercé mon enfance. C’était important pour moi de pouvoir un jour faire ce genre de musique qui me rappelle vraiment mes origines.

Jocelyne Labylle An Ti Fanm Gwada (OMC Music) 2010