Philo, le bèlè du 21e siècle ou l'afrobeat de la Caraïbe

Philo et les Voix du Tambour © DR

Avec son premier album Lanzdifou, le groupe martiniquais Philo et les Voix du Tambour invente un prolongement au bèlè traditionnel. Autour du tambour central, cuivres et basse l'inscrivent dans une autre dimension. Entretien avec Philippe Gouyer-Montout, alias Philo, à l'origine de cette réflexion artistique d'ampleur.

RFI Musique : Comment vous est venue l'idée de mettre d'autres habits musicaux au bèlè ?
Philo : Je voulais montrer le bèlè dans une forme amplifiée, car on est habitué à sa forme traditionnelle acoustique. Relever le défi de l'adapter dans "l'aujourd'hui". Ce projet est comme un puzzle, qui a connu une longue phase expérimentale. Philo et les Voix du tambour a 20 ans. J'ai commencé en duo, tambour et voix, pendant une  dizaine d'années. Ensuite, en trio, plus axé sur la transe, avec un double clavier et une grosse caisse électronique. Et sous la forme actuelle, depuis plus de cinq ans. J'ai mis l'accent sur le tambour, une bonne fois pour toutes, et ça a donné au projet son identité artistique, avec les trois tambours de Martinique, Guadeloupe et Cuba, dont j'ai accolé les noms pour former le mot "Djoubakatoumba", qui est aussi le premier titre de l'album. C'est un travail de très longue haleine !

Dans ce processus, quels ont été les moments clés ?
Une étape importante, c'était de trouver un socle solide au niveau rythmique, donc une section rythmique composée de tambours, et qui permette ensuite d'ajouter une basse pour apporter de l'énergie et créer du lien, avoir une couleur. C'est ce que j'appelle l'afrobeat de la Caraïbe. Il y a les vents qui apportent la touche jazz aussi, car les musiques traditionnelles connaissent parfaitement l'art de l'improvisation. Il y a de l'espace mais chacun respecte les principes structurant du bèlè. Mon objectif est aussi qu'un ancien, un grand maître du bèlè, puisse trouver sa place dans ce projet-là si je lui passe le micro.

D'où vient votre attachement au bèlè ?
Je suis né en 1976 en Martinique et j'ai grandi à l'Anse Dufour (Lanzdifou, ndlr), un petit hameau de marins pêcheurs au sud-ouest de l'île, alors sans eau ni électricité. C'est un endroit qui me paraissait ressembler à une Martinique de La Rue Cases-Nègres, côté mer. J'avais conscience que je vivais quelque chose qui n'allait pas durer une éternité et qu'il fallait que ma mémoire photographie un maximum de choses. J'étais avec mes grands-parents : ma grand-mère faisait du charbon de bois, mon grand-père, coupeur de canne à sucre, s'était reconverti en marin pêcheur. C'était un maître du danmyé, l'art martial de Martinique. Il pratiquait beaucoup le tambour. Tout petit, j'entendais ces trois grandes familles de tambours que sont le danmyé de Martinique, le chouval bwa de Dédé Saint-Prix ainsi que le gwo ka de la Guadeloupe, qu'un cousin avait rapporté au village. Je me suis construit petit à petit avec elles. Et dans la musique d'un artiste emblématique, Eugène Mona.

En quoi votre chanson Lévé lanmen dézapiyé lui rend-elle hommage ?
C'est une expression qui signifie "oust". Quand on était enfant et qu'on utilisait comme espace de jeux les embarcations traditionnelles, les gommiers, alors qu'ils venaient d'être repeints, les marins pêcheurs hurlaient en notre direction Lévé lanmen dézapiyé. Et dans cette manière de nous crier après, je retrouve un peu le caractère d'Eugène Mona qui a été un rebelle en Martinique. Il a réhabilité le tambour qui était en voie de disparition. Il a ramené la spiritualité dans le tambour.
Pour moi, c'est un père spirituel. Il incarne vraiment l'homme rural de la Martinique, le bluesman. Et c'est l'un des premiers qui a poussé le cri de l'histoire du peuple martiniquais. Quand on lui demandait de définir sa musique, il disait : "C'est de la musique de pénitence, de souffrance."
 

A quel moment de votre vie, dans quelles circonstances avez-vous commencé à exprimer ces sentiments musicaux que l'on retrouve sur votre album ?
Quand je suis arrivé pour étudier à Montpellier, en 1996, j'ai eu un choc culturel et aussi une nostalgie. Et c'est de là que le village a surgi en moi, malgré moi. Mon premier texte, Lanzdifou, que j'appelle "Témoignage Hommage Voyage" est sorti à ce moment-là. J'ai pris un petit baladeur-enregistreur, j'ai appuyé dessus et je me suis entendu dire des choses. J'avais rempli le lavabo pour imiter les rameurs, dans les gommiers, qui vont lâcher le filet en mer. C'était vital pour moi d'avoir ce rapport à cette Martinique-là. Comme si j'avais dû créer une bulle pour la pérenniser. Le bèlè a pris l'avion avec moi. Il est arrivé à Montpellier, il m'a suivi en Normandie, il discute avec le monde. Je me rappelle qu'un week-end, dans un petit bar où je jouais et où personne ne connaissait rien de ma culture, à un moment donné, ils avaient tous posé leur verre. Plus personne ne parlait. Les gens m'écoutaient. Ça n'arrive jamais un samedi dans un endroit comme ça ! Ils ont découvert ma musique et ça m'a encouragé.

A l'écoute de certaines de vos chansons, on se dit que Danyel Waro pourrait tout à fait venir faire entendre sa voix. Voyez-vous des liens entre votre musique et le maloya de La Réunion ?
Dans le sud de la Martinique d'où je viens, la manière de chanter fait beaucoup penser au maloya, mais j'ai découvert cette musique quand j'étais étudiant, grâce à un copain. J'ai entendu le chant et ça m'a fait frissonner. On perçoit vraiment le côté blues, un chant qui sort des tripes. Danyel Waro a mis en valeur la beauté de ces chants, il a apporté au maloya un côté contemporain que je trouve magnifique. Ce qu'il a fait pour le maloya, c'est ce que je souhaite faire pour le bèlè.

Philo et les Voix du Tambour Lanzdifou (Aztec Musique) 2020
Site officiel / Page Facebook