Le manifeste anticapitaliste de Mario Canonge et Erik Pédurand

Mario Canonge et Erik Pédurand. © Yvan Cimadure-Mery

Un chanteur, un pianiste, deux générations différentes : le songwriter guadeloupéen Erik Pédurand et le jazzman martiniquais Mario Canonge conjuguent leurs talents, pour offrir Kapital, un disque puissant qui dénonce le capitalisme. Sur ses pistes envoûtantes, s'invitent les esprits, les ancêtres et une réflexion puissante sur l'argent et l'esclavage. Rencontre.

RFI Musique : Comment avez-vous eu l'idée de travailler ensemble ?  
Mario Canonge : J'ai fait appel à Erik Pédurand, le chanteur actuel qui m'impressionne le plus, sur mon dernier disque, Zouk out (2018, ndlr). J'adore sa façon de penser la musique, et son âme. Ce garçon, c'est un écorché. Et quand il chante, quand il parle, je le ressens... On dirait un diamant dont certaines facettes restent à tailler. Et, comme moi, lorsqu'il compose, il voit des images défiler. À son tour, en rentrant en Guadeloupe, il m'a proposé de participer à un projet en duo, piano-voix, autour du capitalisme. Je l'ai rejoint pendant une semaine de résidence à La Ramée, une "habitation", c’est-à-dire une ancienne demeure coloniale, devenue lieu culturel, chargé de fantômes et de la mémoire de l'esclavage...
Erik Pédurand : J'ai grandi avec la musique de Mario, un art "habité". On entend le tambour dans son piano, bien ancré, terrien, secoué d'une force tellurique. En fait, il réussit, comme personne, à ramener la biguine, le gwo ka, le bèlè dans son jazz. Je rêvais d'un disque en duo avec lui. 

Vous êtes issus de générations et d'univers différents. Cela a-t-il posé problème ? 
EP : Je suis un songwriter, animé par l'amour et l'espoir, davantage issu de la musique populaire et de la chanson créole. Mario, lui, est un jazzman qui sait inclure les rythmes et influences créoles au bout de ses doigts : deux mondes qui se rencontrent rarement. Mais tout, entre nous, a été très fluide. 
MC : J'ai toujours été un musicien engagé. Et Erik aussi possède, dans sa façon de chanter, une empreinte forte de sa culture, de la Guadeloupe. C'est un chanteur moderne qui sait écouter les traditions, qui établit un lien constant entre ses racines et le monde contemporain. Un artiste puissant et authentique. 

Vous avez donc composé l'intégralité du disque en une semaine de résidence à la Guadeloupe... 
MC : Oui ! Un miracle ! Malgré nos différences, nous avancions dans la même direction, enveloppés d'une aura particulière. Nous composions en toute intelligence, avec une musicalité lumineuse. Au préalable, nous avions posé nos conditions : un simple duo piano-voix, où l'instrument n'utiliserait que des rythmes de tambours, martiniquais ou guadeloupéens. Bien sûr, il ne s'agit pas de reproduire bêtement ces percussions. Mais plutôt de s'approprier, le plus fidèlement possible, sous les doigts, leur esprit.
EP : Nous avons créé ce disque à La Ramée, au milieu des champs de cannes, dans une ancienne plantation. Depuis que j'habite aux États-Unis (à Chicago, ndlr), je vis les situations avec une résonance très différente. Ainsi, je perçois le passé colonial et esclavagiste avec mille fois plus de forces. Dans ce lieu plein d'histoire et d'énergies, ce qui sortait de moi, émanait de la force de mes ancêtres. Je n'étais pas dans la complaisance, j'avais envie de dénoncer.

Pourquoi, Erik Pedurand, avez-vous décidé de composer ce disque, quasi conceptuel, autour de la notion de "capital" ?
EP : Parce que je pense, tout simplement que, sans capitalisme, il n'y aurait pas eu d'esclavage. Ainsi, des hommes ont pris la décision d'exploiter d'autres êtres humains, de la "main d'œuvre", dans l'unique but d'en tirer du profit. Ainsi, l'historien trinidadien Éric Williams (1911-1981, ndlr) a établi très précisément des liens entre les deux réalités dans son ouvrage Capitalism and slavery... Et d'ailleurs, aujourd'hui encore, il existe des relations indissociables entre le travail et les spéculations boursières, qui paraissent pourtant totalement déconnectées du monde réel. Ainsi, le facteur humain se trouve rarement pris en considération dans les chiffres de la bourse. Pourtant, une usine qui ferme implique des centaines de personnes mises au chômage. En Guadeloupe, aujourd'hui, il existe par ailleurs des békés (blancs créoles descendants des colons aux Antilles, ndlr) milliardaires qui côtoient des populations très pauvres. Des inégalités qui se révèlent dramatiques. En fait, pour moi, la problématique ne saurait être purement raciale, en opposant systématiquement les noirs et les blancs. Pour moi, l'argent reste le nerf de la guerre, à la racine de tous nos maux. Il détermine la question de nos identités et de notre histoire. D'ailleurs, le Code noir stipulait, qu'aucun esclave n'avait le droit de s'enrichir ni de posséder des biens : l'argent, toujours. Depuis que je vis aux États-Unis, je suis encore plus sensible sur ces sujets-là...

Quels sujets abordez-vous précisément, dans ce disque ? 
EP : Je voulais travailler autour des musiques de labeurs, de travail. Et j'aborde différents thèmes. Ainsi, avec des mots imagés, je parle d'inégalités sociales. Dans le titre Bay Adan, je suis parti des travaux de l'économiste Thomas Piketty sur la pauvreté, du cynisme des riches, du gouffre immense entre les puissants et les miséreux... Dans Jou An Nourivé, je parle d'une "décolonisation" de nos esprits, inévitable pour parvenir à une forme d'autonomie en Guadeloupe. Les Martiniquais ou les Guadeloupéens sont en rejet d'eux-mêmes, de leur identité... Notre génération se doit de dépoussiérer cette histoire, de sortir de ces schémas. J'évoque aussi la problématique du café, et décris ceux qui s'en délectent sans aucune conscience de son origine coloniale.

Fallait-il une voix particulière pour chanter ce drame du capital ? 
MC : Erik se situe dans la déclamation, dans la poésie. Il est habité ! 
EP : Le projet appelait, en effet, cette posture déclamatoire. Et puis, la musique de Mario, dense, exige que les chanteurs se positionnent vocalement. La tradition, ça se déclame, ça se déclare, ça se chante avec force, tristesse et une énorme mélancolie... J'ai aussi essayé de puiser dans ma formation musicale classique. Tout cela m'imposait que j'oscille entre la force extrême et la douceur. Il s'agit d'un disque tout en contrastes. 

Ce projet, c'est un pamphlet, une satire, un manifeste contre le capitalisme ?
MC : On sent que cet album est parcouru par une énergie puissante. On sent les influences et les esprits. Il y a une force qui interpelle et qui dérange : un disque sans compromis. 
EP : Oui, bien sûr ! C'est une dénonciation vive ! Je ne voulais pas forger un discours trop précis ou trop politique. Par mes images et mon chant, je me suis dit : au mieux, j'éveille les consciences ; au pire, je fais rire. Mais, au moins, j'aurais engagé une conversation, et cet échange-là va être porteur...

Mario Canonge & Erik Pedurand Kapital (Aztec Musique) 2020
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