Aziz Sahmaoui, la musique, une magie qui dure

"Poetic Trance", le nouvel album d'Aziz Sahmaoui nous plonge dans une Afrique redimensionnée. © Thomas Dorn

Le troisième album d’Aziz Sahmaoui et de son University of Gnawa, Poetic Trance place l’auditeur dans une Afrique redimensionnée autour des deux rives du Sahara, une Afrique sur laquelle souffle un courant ascendant à la mystique profonde. Rencontre à distance avec Aziz Sahmaoui et Martin Meissonnier qui signe la production de cet album.

 

C’est au téléphone qu’Aziz Sahmaoui répond aux questions. Le musicien et chanteur qui fut un des fondateurs de l’Orchestre National de Barbès avant de rejoindre le Zawinul Syndicate, est à M’hamid El Ghizlane, petite ville du Sud marocain cernée par les dunes et le sable et chapeautée par un ciel sans fin, à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec l’Algérie.

Une fois de plus, la mer Méditerranée (et ses câbles téléphoniques) nous relie, plus qu’elle nous sépare. "Je viens souvent" raconte celui qui a grandi de l’autre côté du Haut Atlas, à Marrakech. "J’aime travailler ici. J’aime la lumière entre les dunes" explique-t-il avant d’ajouter : "Il y a ici deux frères, Halim et Ibrahim Sbaï, et toute une petite équipe qui font vivre un étonnant festival (Taragalte – ndlr) au milieu de rien, un festival de rencontres." Aziz Sahmaoui semble sensible aux vibrations des espaces qu’il traverse et à l’aura des personnes qui l’approchent. La magie des êtres et des lieux et la poésie qu’elle libère sont ses guides.

"Donner le meilleur à l’autre"

Invité à revenir en quelques mots sur sa carrière, le chanteur et poète précise : "C’est un instant magique qui dure depuis mes premiers sons joués et me fait rêver, me donne du plaisir, m’enchante. C’est un instant qui adoucit la dureté de la vie, adoucit le béton et la digitalisation de nos vies".

Tout est dit ou presque. Bien sûr, il y a aussi le bonheur d’avoir avec l’Orchestre National de Barbès et ses musiciens marocains, algériens, tunisiens et français, représenté la France à travers le monde dans la première moitié des années 1990.

Il y a aussi ce besoin d’apprendre encore et encore, de partager et de tenir le tempo au côté de Joe Zawinul et de la pléiade de musiciens de son Syndicate. "La barre était tellement haute que forcément, ça a rejailli sur mon travail. Construire ensemble, donner le meilleur à l’autre, être conscient de l’importance de l’autre dans son jeu est une force qui m’habite aujourd’hui encore et pour toujours" précise-t-il avec une humilité non feinte.

"Une solution pour une paix future"

Ce besoin de l’autre, cette heureuse nécessité est au cœur de son University of Gnawa depuis le premier jour. Ensemble constitué de musiciens hors pair (Alioune Wade à la basse, Hervé Samb et Amen Viana aux guitares, Adhil Mirghani aux percussions, Cheikh Diallo aux claviers et à la kora et Jon Grandcamp à la batterie qu’il partage pour des raisons de disponibilités avec Cyril Atef), l’University of Gnawa emmenée par Aziz Sahmaoui soigne un équilibre rare entre musiques gnawa, musiques d’Afrique de l’Ouest, rock, jazz et blues. "Ce pont musical, cette union est un moment de bonheur. Ce métissage est peut-être la solution pour une paix future" prophétise-t-il depuis son immensité de sable. "C’est notre africanité à tous".

Des retrouvailles

En studio, Aziz Sahmaoui retrouve le producteur Martin Meissonnier avec il avait déjà collaboré sur University of Gnawa, le tout premier album de l’ensemble paru sous en 2011. "C’est Khaled qui nous avait présentés quelques années plutôt" se souvient le producteur, compositeur, réalisateur de documentaires et DJ qui, lors des 40e TransMusicales de Rennes en décembre dernier renouait avec son passé aux platines, quant au début des années 1980, sur les ondes de Radio Nova, il donnait âme et sons à l’idée de Sono mondiale.

"Martin Meissonnier cherchait un joueur de guembri pour jouer sur un titre (deux au final) de l’album Liberté qu’il produisait alors" précisait à quelques jours d’intervalles et à des milliers de kilomètres de là, Aziz Sahmaoui.

Dans le droit fil des propos du chanteur et joueur de mandole, n'goni et guembri, Martin Meissonnier évoque lui aussi, mais à mots couverts, sans jamais prononcer le mot, la magie. "Aziz souhaitait qu’on rebosse ensemble. Forcément, j’étais aussi partant, car c’est un vrai bonheur de travailler avec de tels musiciens" confie-t-il.

"J’ai écouté quelques maquettes avec des morceaux déjà bien avancés, pour le reste tout restait très ouvert. Ils sont très réceptifs et talentueux. Sitôt une direction évoquée, ils partent tous au quart de tour. Il ne te reste plus qu’à attraper les idées au vol" analyse le producteur qui a travaillé avec Mattias Weber pour la prise de son.

"C’est un super ingé’ son. Mon boulot en fait, c’était de suggérer des directions, de laisser les musiciens jouer, tous ensemble, sans clic, comme dans les années 70, à la manière du producteur Teo Macero (Charles Mingus, Miles Davis) et surtout de ne pas céder aux musiciens qui parfois souhaitent lisser certaines erreurs" commente-t-il

"Dans ce cas, je leur fais écouter John Lee Hooker, car c’est l’erreur qui fait la magie !" Le mot est à nouveau lâché. Poetic Trance, un album tout simplement magique, mystique et envoûtant qui d’ores et déjà peut compter parmi les meilleurs de l’année.

Aziz Sahmaoui Poetic Trance (Blue Line Productions/PIAS) 2019
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