Rachid Taha, le rock, la vie et les amis réunis au festival Banlieues bleues

Rodolphe Burger au festival Banlieues Bleues, le 23 mars 2019. © RFI/Bastien Brun

Le 12 septembre 2018, Rachid Taha mourait d’une crise cardiaque à l’âge de 59 ans. Le rockeur avait été avec son groupe, Carte de séjour, puis en solo, l’une des voix des immigrés en France. Six mois après sa disparition, ses musiciens lui rendaient hommage, samedi 23 mars, dans le cadre du festival Banlieues Bleues. Une fête joyeuse pour célébrer un bonhomme généreux, pas si reconnu que ça dans la douce France.

À Aubervilliers, l’Embarcadère affiche complet. Pour la deuxième soirée du festival de jazz et de musiques du monde, Banlieues Bleues, les amis de Rachid Taha lui rendent hommage dans un concert intitulé To Rachid with love. Les deux formations au programme ont des liens étroits avec lui. Le "Kebab-a-lula" monté par le guitariste Maxime Delpierre compte beaucoup de ses anciens musiciens, parmi lesquels son fidèle bras droit sur scène Hakim Hamadouche. Quant au "Couscous Clan" de Rodolphe Burger, il fut tout simplement son dernier groupe. Qu’est-ce qui a donné envie au colosse alsacien de continuer cette aventure ? "On a été coupé en plein vol avec Rachid, ça a été terrible ! On jouait ensemble à Marseille, et quinze jours après, il n’était plus là. Ce projet qui était une sorte de blague au départ est devenu petit à petit quelque chose qui comptait vraiment pour nous. L’idée est de poursuivre l’invitation en sa mémoire, de l’élargir à des gens qu’il aurait appréciés", explique-t-il.

"C’était la vie !"

Durant toute la soirée, c’est Sofiane Saidi qui a repris la place laissée vacante au chant. Le chanteur originaire de Sidi Bel Abbès possède cette même faculté à amener le public avec lui. S’il se défend d’être un "héritier naturel", il y a pourtant beaucoup à voir entre sa présence explosive et celui qu’il n’a " jamais croisé la journée". "Je n’étais pas intime avec Rachid. À chaque fois qu’on se voyait, c’était autour de la musique. Je jouais, il venait, il prenait le micro, il chantait, témoigne-t-il. Il y a plein de sujets sur lesquels il s’exprimait que je ne comprenais pas, parce que j’étais nouveau en France. J’ai compris plus tard son combat pour les minorités, les refoulés, sa colère..." Sofiane Saidi aura vécu les combats contre le racisme en France par l’intermédiaire de la télévision dans son Algérie natale.

On a un peu oublié la dimension politique de Rachid Taha, cette voix des "beurs" qu’il a été avec le groupe Carte de séjour dans les années 1980. Il est aussi étonnant de constater que le chanteur de raï vaguement connu du grand public français aujourd’hui était un artiste très respecté en Angleterre, où il a collaboré avec les plus grands: le fondateur Roxy Music, Brian Eno, le leader de Blur et Gorillaz, Damon Albarn, ou le compagnon de route de Robert Plant, Justin Adams. Le guitariste qui aura été l’invité permanent de cette soirée, estime : "C’était un esprit authentique, quelqu’un qui sentait le rock’n’roll. Ce n’était pas le show-biz, c’était la vie. C’était un esprit rebelle. En Angleterre, on aime The Clash, on aime Bob Marley, on apprécie cela."

© RFI/Bastien Brun
Maxime Delpierre, Justin Adams et Sofiane Saidi au festival Banlieues Bleues, 23 mars 2019.

 

"Algérien à déclarer"

Rachid Taha donnait l’impression que la vie était une grande fête. Le sacré fêtard à la santé fragile, "hypersensible", ne manquait pas d’humour. "Algérien à déclarer", avait-il l’habitude de dire, au moment de décliner son identité. On a pu le voir lors des répétitions, c’est dans cet esprit festif qu’a été imaginé cet hommage où l’on aura notamment donné la recette du couscous. "Et la veille ?", interroge Rodolphe Burger. "Faire gonfler les pois chiches", reprend le public. Avant cela, il a débuté sur une tonalité plus dansante avec le "Kebab-a-lula". Le groupe a notamment creusé cette fusion d’un raï dansant et d’un rock bien rentre-dedans, avec deux guitares, le mandoluth, et le violon incandescent de Mirabelle Gilis. Puis, après un Zoom sur oum, l’ambiance aura tourné vers le blues rock hanté du "Couscous Clan".

Le premier morceau composé par la paire Rodolphe Burger – Rachid Taha, L’arabécédaire, fait un pont vers l’actualité avec son refrain : "Les enfants étaient dans la rue". Les foules qui manifestent actuellement dans les rues d’Alger contre le pouvoir en place ne sont alors pas très loin. Et du Walk on the wild side de Lou Reed à son medley sur la paternité contrariée, Agatha de Francis Bebey et Billie Jean de Michael Jackson, le "Couscous clan" égrène ses reprises. Si l’apparition de Christophe aura été bien trop brève pour qu’on puisse partir avec lui, Jeanne Added aura ravivé avec talent le fantôme d’un duo sur It’s now or never. Assez attendu, le final collégial de cette soirée joyeuse aura compris le Rock the Casbah, de The Clash, que mister Taha avait ramené en orient, et Voilà, voilà. "À Rachid", devait dire par deux fois Hakim Hamadouche sur fond de youyous, avant que ne retentisse Ya Rayah !

"Habibi", répétaient les musiciens et la foule en toute fin de spectacle, clin d’œil à une ballade du groupe Carte de séjour. En arabe, cela veut dire "mon amour" et on ne badine pas avec cela.