Mohamed Mazouni, un playboy au verbe cru

"Un dandy en exil", le dernier album de Mohamed Mazouni. © Born Bad Records

Figure de la chanson maghrébine de France, Mazouni a écrit, composé et interprété un répertoire pléthorique dont trois chansons ont traversé les décennies, portées par les reprises de Rachid Taha (Écoute-Moi Camarade), de Mouss et Hakim (Adieu la France) et de l’Orchestre National de Barbès (Tu n’es plus comme avant). Réalisé sous l’égide du label Born Bad Records, Mazouni – un Dandy en Exil –Algérie-France – 1969-1983, un recueil d’une quinzaine de ses chansons, met en lumière le réalisme de ses textes et l’ouverture musicale de ses compositions qui flirtent avec le yé-yé ou le rock.

"Beau gosse", dirait-on aujourd’hui de Mazouni en feuilletant les pages du livret de cette compilation, richement illustrée et éditorialisée par le journaliste Rabah Mezouane. Mazouni est, à n’en pas douter, un dandy comme le précise le titre de ce recueil. Un dandy, au sens le plus british du terme : un être élégant et raffiné qui, s’il soigne son apparence, n’en demeure pas moins un être d’esprit à l’impertinence redoutée. Ses chansons sont des satires sociales, des pamphlets qui nous chantent l’exil des immigrés maghrébins et leur quotidien esseulé loin de leur famille, à Paris, Lyon ou Marseille.

"Mazouni, c’est un peu l’idole d’une génération", lâche Jean-Baptiste Guillot le fondateur du label à l’initiative de ce recueil. "Il a un profil intéressant qui se détache des autres chanteurs de l’époque. Lui, c’est le dandy façon yéyé de la bande, un touche-à-tout", souligne celui qui a initié le projet. "Quand j’ai commencé à en parler avec Rabah Mezouane, avant même que ce journaliste, fin connaisseur des champs musicaux du Maghreb et de leurs expressions au sein de l’immigration, accepte de nous accompagner dans cette aventure, il a très tôt évoqué le dandysme comme une des clés de compréhension du personnage", relate-t-il. On a d’ailleurs du mal à imaginer aux vues de ces photos ou dans d’antédiluviens scopitones aux sonorités yé-yé, que ce chanteur tiré à quatre épingles dans de sombres costumes droits, a démarré sa carrière dans le plus pur style bédouin, apparaissant sur scène en tenue traditionnelle blanche avec un turban sur la tête.

Entre les deux instants de cette vie qui se prolonge aujourd’hui en Algérie à Blida, la ville où il est né un certain 4 janvier 1940, le chanteur a fait siens les codes vestimentaires et culturels de la société où il espérait trouver de meilleurs lendemains et où il n’était avant tout et au final qu’une main d’œuvre bon marché, malgré son élégance. C’est cette société au racisme diffus, ce quotidien de chair à machine ou à chantier qu’il relatera si bien au fil de ses années françaises.

La culture de l’exil s’est écrite ici

"J’ai arrêté d’acheter ses 45 tours, quand j’ai réalisé qu’à la maison j’en avais plus de 200 différents", avance le patron du label et collectionneur qui se souvient qu’à son arrivée à Paris, Mazouni n’est pas encore célèbre. "C’est la ville lumière qui lui a offert reconnaissance et succès. La culture de l’exil s’est écrite ici, de ce côté ci de la Méditerranée" précise Rabah Mezouane qui rappelle que lorsque le chanteur quitte l’Algérie pour la France en 1969, le twist, le rock sont à la mode, et que les idoles Elvis et Johnny sont plébiscités par les jeunesses des deux rives de la Grande Bleue.

"Mazouni est bien plus trash que tous les autres", assure le joueur de mandoluth Hakim Hamadouche, qui au côté de Rachid Taha a repris Ecoute-moi camarade. "Avec lui, on est loin des licences poétiques du chaâbi et des autres musiques alors en vogue dans la communauté", précise-t-il. Quand il chante l’exil de "sa petite voix" comme il le concède lui-même, Mazouni évoque le goût pour l’alcool de ces hommes fatigués par le labeur et les mauvaises conditions de vie : "Toutes les nuits, je bois. À croire que je suis devenu un tonneau. Pourtant la France m’apparaissait comme un paradis…" Quand il s’intéresse à la solitude de ces hommes, Mazouni n’hésite pas à évoquer la prostitution et le racisme : "C’est combien la passe ? Je ne monte pas avec toi. Parce que tu es un arabe ! Regardez-moi cette salope. Raciste même quand il s’agit d’amour tarifé…" Pour ce qui est de la musique, Mazouni est une éponge qui mêle musiques algériennes, rock et yé-yé, derbouka, flute de roseau et guitare électrique.

Centrée sur les années françaises du chanteur, cette compilation participe par le ton du chanteur ancré dans le réel à poser un regard différent sur ces années qui ont suivi les Indépendances et signé la fin des Trente Glorieuses.

Mazouni Un dandy en exil (Algérie- France 1969-1983) (Born Bad Records) 2019