Algérie, les chants des stades résonnent désormais partout

Manifestation à Alger, Algérie, le 23 avril 2019. © REUTERS/Ramzi Boudina

Depuis le 22 février, les slogans et les chansons des supporters de football algériens sont devenus des hymnes de manifestation. Cantonnées aux stades, leurs chansons exprimaient pourtant une critique très politique depuis des années. Revue de détail.

"Ils étaient absents pendant le mois de ramadan. On l’a senti. Ce sont eux l’âme de la manifestation". Sur les marches d’une petite rue perpendiculaire à deux grandes artères où défilent les manifestants dans la capitale algérienne, des jeunes hommes sont rassemblés pour chanter. Juché sur la rambarde en métal, un jeune homme, tee-shirt vert et rouge du Mouloudia Club d’Alger (MCA), donne le départ de Aam Saïd ("bonne année"), une chanson diffusée début 2019 et qui évoque l’envie de départ du pays : "Qui a le droit de parler ? Celui qui dit un mot prendra 10 (en référence à 10 ans de prison). Et celui qui a le privilège d’émigrer, il prend un aller sans retour". Face à eux, ce vendredi de mai, hommes, femmes, adolescents et enfants se pressent pour filmer et chanter avec eux. Longtemps considérés comme violents et dangereux, les supporters de football sont devenus les stars du mouvement de protestation qui a débuté le 22 février dernier en Algérie.

Par petits groupes, avec quelques percussions, mais souvent a capella, ils entonnent les chants de stade aux paroles très politiques. Dans la foule, il y a des supporters venus de différents clubs comme El Harrach, Hussein Dey ou Belcourt, mais tous chantent ensemble. Le groupe de musique des supporters du Mouloudia, Torino Palermo, a l’habitude des chansons politiques. Plus tôt dans l’année, ils chantaient : "Tu sais qu’il n’y a pas de Président. L’état est dans le coma, sur son lit de mort. Le peuple est divisé, moitié honnête, moitié corrompu".

Mais la chanson que tout le monde chante aujourd’hui, c’est La Casa del Mouradia, du groupe Ouled el Bahdja, les musiciens des supporters de l’autre grand club de la ville, l’Union sportive de la médina d’Alger (Usma). Cette chanson, dont le titre fait une double référence à la série La casa de Papel et à la présidence de la République algérienne, a été mise en ligne en avril 2018 et vue des millions de fois. "Le premier [mandat], on dira qu'il est passé, ils nous ont eus avec la décennie [noire]/Au deuxième, l'histoire est devenue claire, la Casa d'El Mouradia/Au troisième, le pays s'est amaigri, la faute aux intérêts personnels /Au quatrième, la poupée est morte et l'affaire suit son cours(...)/Le cinquième [mandat] va suivre, entre eux l'affaire se conclut".

Dans la foulée des premières manifestations, Ouled el Bahdja enregistre une chanson avec l’artiste Soolking. Liberté a un succès fulgurant (plus de 115 millions de vues sur YouTube, ndlr) et est chantée à pleins poumons dans tout le pays. Dans le quartier de Bologhine, sur la route du littoral ouest de la capitale, où les supporters de l’Usma se réunissent pour fêter leur titre de champion d’Algérie, Amar n’est pas étonné du succès retentissant de ce chant. "Dans les stades, il n’y a pas que des voyous. Il y a des universitaires, des architectes, des gens qui parlent cinq langues ! Ils savent ce qu’ils disent. La preuve, si ça n’était pas juste, personne ne le chanterait !", dit-il en souriant. Amine, 32 ans, pêcheur, ne rate un match que s’il est en mer. "En 2005 déjà, l’Usma chantait contre le 2e mandat d’Abdelaziz Bouteflika. À la sortie du match, on s’est fait arrêter avec un ami. Les policiers nous ont frappés pendant 10 minutes".

La contestation politique dans les stades n’est pas nouvelle. "C’est le seul endroit où on peut s’exprimer comme ça", explique Amine. Le 1er mai 2018, lors de la finale de la Coupe d’Algérie, les supporters de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK) insultent le Premier ministre Ahmed Ouyahia et chantent "Vous avez mangé le pays" à son arrivée sur la pelouse.

Et c’est dans les réactions des supporters que les observateurs auraient pu déceler la colère provoquée par l’annonce d’une nouvelle candidature du Président Abdelaziz Bouteflika. Une semaine avant la première grande manifestation nationale du 22 février, les supporters du CRB sont filmés dans le métro en train de chanter ce qui deviendra l’un des slogans des premières manifestations, "Bouteflika, le marocain, pas de 5e mandat". Dans une rencontre de Ligue 2, les supporters de l’équipe de Biskra brandissent une banderole où il est écrit "Pour honorer un mort, il faut l’enterrer, pas l’élire".

"Aujourd’hui, ils sont satisfaits d’être enfin écoutés", analyse Sabri Benalycherif, photographe, qui a réalisé une série intitulée Quand les Ultras révolutionnent. "L’image que le grand public avait de ces supporters était négative. Leurs messages ne passaient pas au-delà du cercle des supporters. L’attitude répressive de la police dans les gradins ou aux abords des stades, la désorganisation dans la vente de billets, tout cela a contribué selon eux à créer des situations de tension et de violence et à leur donner une image de voyou", explique Sabri Benalycherif.

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