Abdullah Miniawy, artiste caméléon

Abdullah Miniawy. © Yann Etienne

À la fois poète, chanteur, slameur et compositeur, l’Égyptien Abdullah Miniawy, 25 ans, incarne le "Cri du Caire" : une expérience musicale poétique, mystique et politique. En parallèle, le porte-voix de la révolte égyptienne de 2011 multiplie les projets, du hip hop (SighFire) à l’électro (Carl-Gari). Rencontre aux Suds, à Arles, d’un artiste en perpétuelle expérimentation qui se définit lui-même comme un "caméléon".

Originaire de la ville de Fayoum, située à 100 kilomètres au sud-ouest du Caire, Abdullah Miniawy a grandi en Arabie Saoudite. Pour le "protéger" d’une société complètement "fucked up", ses parents le coupent de l’extérieur et l’instruisent à la maison : "Je n’ai pas eu d’enfance. Elle a commencé quand j’ai découvert la liberté, au Caire, pendant la Révolution. Cela a duré deux ans puis tout s’est verrouillé."

De cette époque saoudienne, il garde le souvenir du ciel pour seule perspective, de l’écriture et de la spiritualité soufie comme seule fenêtre : "C’est arrivé par accident. Je passais mon temps à la maison, en grande partie à imaginer comment c’était dehors. Quand vous êtes isolé, vous devez trouver une façon alternative de voir le monde. Et puis je n’avais aucune relation avec la musique, car c’était interdit à la maison. En un sens, écrire m’a fait découvrir la musique.

Abdullah Miniawy écrit son premier texte à l’âge de 8 ans : huit lignes contre le terrorisme, écrites en arabe classique : "Cela peut paraître très bizarre, mais en même temps, on entendait parler de ce genre d’actions tout le temps, notamment à la télé, j’étais déjà lié à ça." En 2011, Abdullah Miniawy a 17 ans et revient en famille à Fayoum : "J’ai subi le jugement des autres à cause de mes cheveux qui étaient très long à l’époque. Et puis, c’était le début de la révolution. Donc, on me montrait du doigt en disant : 'Regarde, c’est un communiste, il lit un livre'".

Une nouvelle fois, le jeune homme puise son inspiration dans l’isolement. D’autant que deux ans plus tôt, en utilisant des beats libres d’accès sur Internet, Abdullah Miniawy a trouvé dans le rap le moyen de mettre sa poésie en musique.

Manifestations

Au Caire, à l'aube des premiers soulèvements, Abdullah Miniawy rencontre un autre rappeur révolutionnaire, Aly Talibab, et se produit pour la première fois à l'occasion d'une manifestation : "j’étais censé être policier (rires). Mon père m’a mis à l’Académie et je l’ai quittée une semaine avant d’avoir mon costume. J’ai fui la maison en disant que je voulais chanter et on a fait un marché : ok, mais tu étudies le droit. Ce que j’ai fait pendant 3 ans."

En parallèle, Abdullah Miniawy se produit dans les clubs de la ville et compose en autodidacte de nombreux morceaux qu’il poste en écoute libre sur Internet. Sa voix hypnotique agite les réseaux sociaux. Ses paroles, apposées sur les murs d'Égypte, mais aussi de Tunisie, de Syrie ou du Liban, voyagent à travers le Moyen-Orient : "Tu as 18 ou 19 ans et tout d’un coup, tu vois tes textes partout et tu as juste peur d’être tué ou d’être arrêté. Mais paradoxalement, on peut dire que la musique m’a sauvé la vie, car, pendant la révolution, elle m’a permis d’atteindre le monde. J’ai eu beaucoup de chance d’être connu, car de nombreux artistes sont en prison maintenant."

Du Cri du Caire à Carl Gari

Né en 2014 dans la capitale égyptienne, au cœur des Printemps arabes, le Cri du Caire a réellement pris forme en 2017, lorsqu’Abdullah Miniawy put enfin venir en France : "Mes poésies sont le miroir de ce que je vis, explique-t-il. Au début je pensais que même loin de l’Égypte, je pouvais continuer à m’en sentir proche et écrire dessus. Mais ce n’est pas le cas. Les couleurs et les sons sont différents, mon inspiration aussi. Certains textes concernent le Caire. D’autres parlent de différentes régions du monde. C’est un voyage, un voyage très personnel." À sa voix saisissante qui oscille entre psalmodie soufie et spoken word, répondent les audaces expérimentales du saxophoniste anglais Peter Corser et du violoncelliste allemand Karsten Hochapfel - deux présences aussi essentielles que subtiles.

"En fait, le Cri du Caire c’est mon idée de la musique d’il y a deux ans. Ce que je fais maintenant est complètement fou. J’espère que les gens vont l’accepter." Abdullah Miniawy fait ici référence à The Act of Falling Down from the 8th Floor, son 3e album avec le groupe allemand Carl Gari qui vient de sortir : "C’est un projet électronique, minimal même. Comme d’habitude, il sera prochainement en accès libre sur mon site. Mais ce n’est pas juste un album, c’est une alerte de guerre !" Nous voilà prévenus.

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