Bachar Mar-Khalifé, aux racines de l’exil

Bachar Mar-Khalifé a imaginé son album "On / Off" dans une une maison familiale, nichée dans les montagnes libanaises. © Charbel Abi Semaan

Avec On / Off, Bachar Mar-Khalifé emprunte le langage du hip hop et fait entrer la lumière dans sa musique à l’aura mystique. La famille n’est jamais loin pour ce fils d’une grande famille de musiciens libanais qui a enregistré pour la première fois dans le pays de ses origines. Alors que le Liban traverse une très grave crise, il veut croire en son rôle d’artiste, ne cédant pas un pouce à la facilité.

C’est le morceau qui nomme ce disque et il décrit bien l’atmosphère dans laquelle Bachar Mar-Khalifé a enregistré On / Off. Il y a un orage, il est question de doutes et d’insomnies, et des bruits qu’il y a autour : les chasseurs qui viennent au loin, les chats qui rodent et les hyènes qui ricanent. C’est dans une maison de famille, nichée dans les montagnes libanaises, non loin du village d’Amchit, que Bachar Mar-Khalifé a imaginé son quatrième album en décembre 2019. 

"Tout s’est fait en plein hiver, cette maison n’a pas de chauffage. Tous les matins, il fallait rallumer la cheminée et le poêle à mazout. Il y avait une quantité de petites choses à faire qui faisaient partie de travail. Je voulais que ça se passe comme ça pour qu’on ait moins le temps de se reposer sur des automatismes. On perd parfois beaucoup de temps à se demander comment on va faire sonner telle ou telle chose. Là, tout devenait une évidence", explique-t'il. L’une des principales contraintes aura été l’électricité, disponible six heures par jour, et pour laquelle il a fallu faire venir du matériel afin d’éviter que les coupures de courant n’abîment les instruments électroniques. 

Une musique en exil

La musique est venue dans cette "fuite" permanente que le musicien et chanteur franco-libanais s’impose pour éviter la redite. Avec ses bidouillages qui rappellent parfois l’Auto-tune, On / Off emprunte souvent au langage du hip hop tout en gardant l’aura mystique qui fait la signature de Mister Khalifé. "J’avais des moyens bruts sur place. Le piano, ce n’était pas un piano à queue. C’était un piano droit qui sonnait presque comme sur les samples du Wu Tang Clan. J’avais des synthétiseurs qui faisaient des sons de TR-808 (1). C’est ce que j’avais sous la main et c’est qui ressort dans la musique", poursuit-il.

Sur Je t’aime à la folie, il s’agissait d’écrire un texte en français. La musique orientale n’est cependant jamais très loin dans cette pop, par exemple, lorsqu’il reprend Ya Hawa Beirut, de la diva Fairuz, pour la débarrasser de ses grandes orchestrations et de ses sentiments débordants. "Le dramatique, j’essaie de le fuir depuis un moment. C’est une tendance qui était un peu trop facile pour moi, d’aller vers les choses sombres. J’en avais marre physiquement. Même une chanson triste, il faut qu’elle soit traversée par une lumière. Sinon, quel intérêt ?" s’interroge-t-il.

À l’entendre, on sent bien que sa mélancolie et son sourire habitent les mêmes étages. La nostalgie imprègne une bonne partie d’une œuvre en exil, à l’image de ce Zekrini où il se souvient de sa grand-mère. "Toujours, rappelle-moi de ne pas oublier le passé là-bas/Le bruit, les bouchons et les klaxons/Parle-moi et protège-moi de l’oubli mamie/Rappelle-moi le goût des kakis et des figues de ta main", dit le texte, chanté en arabe.

La liberté en héritage

La famille est au premier plan puisque c’est Marcel Khalifé, le père de Bachar, qui lit un texte extrait du Prophète de Khalil Gibran. Les enfants se dérobent souvent à la volonté de leurs parents, écrivait le poète libanais. Mais qu’aura appris le musicien de ce père, célèbre joueur d’oud et chanteur engagé pour la cause palestinienne ? Et de sa mère, Yolla, elle aussi chanteuse ? "À titre personnel, ce que j’ai le plus appris au contact de mon père et de ma mère, ce n’est pas musical. C’est une certaine idée de la liberté et une rébellion, ne pas faire ce que l’on attend de moi. Mais maintenant que je suis père, je comprends des choses qui m’étaient inatteignables avant. Surtout, on apprend beaucoup de nos enfants", estime-t-il. Monter sur scène très jeune comme percussionniste aux côtés de son père et de son frère aîné, Rami, lui a permis de compléter sa formation au conservatoire. Toutefois, Bachar n’aura pas suivi la voie classique à laquelle tout le destinait.

Le musicien/chanteur participe volontiers aux concerts de soutien qui font suite à l’explosion du 4 août dernier, qui a ravagé le port de Beyrouth et une partie de la capitale libanaise. S’il croit en la société civile, il ne place aucun espoir dans la classe politique du pays de ses origines.

Quant au rôle d’un artiste en ces temps de Covid-19 ? De crise économique et politique profonde ? "Tant pour le Liban que dans la situation actuelle, cela me semblait complètement décalé de reprendre les répétitions, de faire des concerts. C’est difficile de trouver sa place. Il y a une pensée dangereuse qui relègue la culture loin derrière beaucoup de choses, alors qu’on sait pertinemment qu’on ne pourra pas vivre sans. Aujourd’hui, c’est vraiment aux artistes de s’accrocher et de se battre. J’ai peur que les gens se contentent de peu. En fait, il faut rester totalement exigeant, ne pas céder un centimètre. Pas de compromis", conclut-il. Jusqu’ici, la mission est accomplie, haut la main. 

(1) La Roland TR 808 est une boîte à rythme largement utilisée dans la musique années 1980, notamment dans le hip hop ou la musique électronique.

Bachar Mar-Khalifé On / Off (Balcoon) 2020
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