Biniou, bagad et bombarde

Le bagad de Vannes Melinerion © Sébastien Salon Gomis/AFP

Quand Saint Yves (patron de la Bretagne) fait visiter à Saint Patrick (patron des Irlandais) son grenier musical, voici quelques-uns de trésors qu’ils y découvrent. A la veille de la Saint-Patrick, RFI Musique continue sa visite de la scène musicale celtique.

Binioù-bombarde : l’emblème de la tradition
Si dans l’argot musicien tout instrument est un binioù, en Bretagne ce terme désigne simplement la cornemuse. Quant à la bombarde, il s’agit d’un petit hautbois rustique, comme le monde européen et asiatique en connaît tant. Aujourd’hui, chacun associe spontanément ce couple à la Bretagne. Ce lieu commun remonte au XVIIIe siècle, mais les hautbois et cornemuses ont souvent cheminé de conserve, même hors de Bretagne. Voici en tout cas un couple inégal où le binoù est à la peine, quand la bombarde tient généralement le beau rôle. D’ailleurs, cette dernière fait volontiers des infidélités au binioù et accompagne avantageusement la voix ou l’orgue, par exemple.

Les couples de sonneurs (bombardes, cornemuses) sont très nombreux et il est intéressant de pouvoir en comparer plusieurs concourant pour un trophée, par exemple le 40e Championnat de Bretagne de sonneurs par couple (Coop Breizh). L’album de Roland Becker ("Jour de fête & fête de nuit", Coop Breizh) appartient au même genre musical, mais emmène l’auditeur dans un voyage sonore et historique tout à fait original.

Telenn : la tradition réinventée
La telenn ou “harpe celtique” actuelle n’est pas un instrument traditionnel breton. Jusqu’à la fin du Moyen Âge, les cercles de cour en Bretagne ont accueilli de nombreux harpistes, qu’on tenait en grande estime. Puis l’instrument a complètement disparu… jusque dans les années 1950. C’est alors seulement, à partir de divers documents et en s’inspirant de la harpe irlandaise restée bien vivante, que Jord Cochevelou a recréé la telenn que nous connaissons. Très vite, son fils, plus connu sous le nom d’Alan Stivell, et d’autres jeunes instrumentistes ont su lui donner ses lettres de noblesse. Cet instrument diatonique de taille moyenne accompagne surtout la voix, mais s’entend de plus en plus dans des formations inattendues, aux côtés de la cornemuse, par exemple.

Alan Stivell ("An Douar"/ Dreyfus) est le plus connu des harpistes bretons, mais certes pas le seul. On mentionnera Dominig Bouchaud ("Héol dour"/Keltia), Mariannig Larc’hantec ("Chall ha dichall"/Kerig) et pour une sensibilité plus proche de la musique contemporaine, Kristen Noguès ("An Evor"/ Coop Breizh).

Le chant : l’authentique tradition ?
Les Bretons sont d’abord des chanteurs et s’il fallait ne choisir qu’un mode d’expression musical pour évoquer la Bretagne, ce serait sans doute la voix. On distingue deux grands genres : le kan ha diskan et la gwerz, auxquels, allez !, on peut ajouter les chants de marins ou shanties. Le kan ha diskan est le chant tuilé, chanté en couple, chant à danser dans les festoù noz. La gwerz est chantée seul. Faite de tension et de violence contenue, cette complainte rapporte des faits souvent dramatiques, parfois sanglants, autrefois toujours véridiques. Les shanties ne sont pas spécifiquement bretons, puisqu’on les rencontre dans le monde anglo-saxon. Au siècle dernier, ils servaient à accompagner l’effort sur les bateaux de la marine à voile. Aujourd’hui, ils ne quittent plus guère les bars.

On ne présente plus les sœurs Gouadec, Yann-Fañch Kemener ni Erik Marchand. Parmi les jeunes voix, citons Denez Prigent, qui ne s’est pas toujours associé à la techno ("Ar Gouriz koar"/Silex-Auvidis) et Annie Ebrel ("Tre ho ti ha ma hini"/Gwerz Pladenn). Pour les marins : Djiboudjep ("Parfums d’épices et goût de sel", Coop Breizh).

Bagad : la tradition importée
Le bagad (pluriel : bagadoù est une formation orchestrale réunissant des sonneurs et des “batteurs” (caisses claires, grosses caisses, percussions de toutes sortes). Aujourd’hui, le néophyte croit volontiers que le bagad a existé de tout temps dans le monde traditionnel breton. En réalité, ces formations ont été imaginées au cours des années 1940, à l’exemple des pipe-bands écossais. A l'instar de la telenn une tradition importée qui a su donner un coup de fouet à toute la musique bretonne, déclinante à l’époque. Grâce au travail des sonneurs et des compositeurs bretons, grâce aussi à l’organisation de concours annuels qui stimulent fortement les uns et les autres, la qualité des ensembles a fait d’énormes progrès depuis les débuts. Il existe aujourd’hui une soixantaine de bagadoù actifs, dont un tiers de niveau professionnel.

Les enregistrements de bagadoù sont très nombreux et tous les éditeurs en proposent (Keltia, Coop Breizh, Auvidis). Coop Breizh a publié en 1998 le meilleur des épreuves du championnat de Bretagne des bagadoù de cette année-là.

Pour en savoir plus, on lira L’Archipel des musiques bretonnes d’Yves Defrance (Actes Sud, 2000 ; inclut un CD).

Jérôme Samuel