Alan Stivell, la celtitude des choses

Alan Stivell sur la scène de l'Olympia à Paris, octobre 2017. © RFI/Edmond Sadaka

C'est un résumé de cinquante ans de carrière. Alan Stivell a fait paraître à l'automne dernier, Human~Kelt, un disque qui reprend des morceaux ayant marqué sa vie, mais aussi un bon tiers de nouveautés. À 74 ans, ce pape de la harpe celtique, qui participa aux côtés de son père au retour de cet instrument en Bretagne, continue de fusionner la culture bretonne avec la musique rock. Il fait le pont entre une identité celtique toujours conjuguée au présent, voire au futur, et les musiques traditionnelles du vaste monde.

RFI Musique : "Human", l'humain en anglais, et "Kelt", qui veut dire celte en breton. Pourquoi associer ces deux mots dans le titre de ce 25e album ? Est-ce pour rappeler que votre humanité est celte avant tout ?
Alan Stivell : Si je résume ma vie, c'est ça. Le mot "kelt" est central. Depuis l'âge de 10 ans, je suis passionné à l'extrême par le monde celte. Mais heureusement, je pense démontrer à quel point on peut l'être sans enfermement et on peut donner une valeur énorme à sa propre identité. Cela me paraît normal, parce que la diversité de la planète est faite par la diversité des cultures. Des cultures par lesquelles passent différentes formes de pensée, différentes sensibilités, différents potentiels dans la création, et cela va même jusqu'à la science ! Toute la pensée humaine est faite de cette diversité culturelle.

Ce disque est très varié avec la présence de beaucoup d'invités : la Malienne Fatoumata Diawara, Francis Cabrel, qui chante en occitan avec Claude Sicre des Fabulous Trobadors, une chanteuse corse, Andrea Corr, du groupe irlandais The Corrs, Yann Tiersen, Bob Geldof, etc. Comment ramenez-vous à vous ces cultures ?
Il y a une dialectique permanente entre le fait d'intégrer des influences de toutes les musiques, et celui de les digérer à ma façon, à travers le prisme de la culture celtique. Comme une éponge, j'absorbe des choses que j'entends de façon inconsciente. Je me laisse aller à une forme d'improvisation dans laquelle on retrouve des choses qui viennent d'un petit peu partout. Par exemple, je ne me dis pas que je vais travailler une musique typiquement malienne. C'est en travaillant un morceau qui avait une tonalité "Afrique noire", que j'ai pensé à la voix de Fatoumata (Diawara). Mais le but, c'est justement qu'il y ait tous ces échanges et dans cet échange, je suis présent aussi. Mon approche montre qu'il y a des liens qui se font très naturellement. Tout le monde extraoccidental est déjà présent dans la musique bretonne et la musique celtique.

Pour vous qui êtes né en Auvergne et qui appartenez à la diaspora bretonne, quel a été le point de départ de cet intérêt pour votre culture ? De ce retour aux sources ?
Je n'ai pas grandi en Auvergne. J'ai vécu par hasard un an en Auvergne, parce que mes parents bougeaient. Comme beaucoup de Bretons d'ailleurs... Malheureusement pour moi, l'Auvergne ne m'a pas influencé. Mais j'ai vécu pas mal d'années à Paris, où les Bretons sont ceux qui ont le plus pris conscience de leur identité. Je dis souvent que pour un Breton qui vit en Bretagne, une maison, c'est une maison. Il lui faut sortir de Bretagne pour voir qu'il est dans une maison bretonne. Cela veut dire qu'il y a tout un pan de cette identité qui n'apparaît qu'en sortant de cette région. C'est pour cela que beaucoup de cercles celtiques ou de consciences bretonnes ont démarré à Paris.

Est-ce dans ces cercles de culture bretonne ou sein de votre famille que cette conscience bretonne a émergé ?
Ma vie, c'est la harpe celtique. Dès l'instant que mon père a voulu recréer une harpe celtique et la réinstaller en Bretagne, ça a été une découverte qui m'a complètement emporté. Je n'avais même pas dix ans, je me suis passionné à tel point que j'essayais de lire des bouquins qui n'étaient pas du tout de mon âge. J'essayais de les lire comme on tente de comprendre une langue étrangère. Il y avait un côté fantastique qui m'attirait. Dans la culture, la mythologie et l'histoire celtiques, il y a beaucoup de fantastique. Tout ce mélange m'a attiré dès le départ, parce que j'étais déjà attiré par le fantastique de la science-fiction. Voilà pourquoi j'ai plongé dans ce chaudron celtique et que ça ne m'a pas quitté depuis près de soixante-dix ans.

Ce que vous me dîtes, c'est que ce n'est pas tant la fabrication de cette harpe celtique que vos lectures qui vont permis de plonger dans cette culture…
Non, le déclencheur, c'est cette harpe celtique. Quand la première corde a été posée, ça a été un coup de foudre ! J'ai voulu tout savoir sur la musique celtique. Mon père et ma professeure de harpe classique, Denise Mégevand, ont écrit des arrangements à partir de thèmes traditionnels de tous les pays celtes. Ce qui fait que j'étais un cas unique, car c'est la seule fois qu'un enfant a été formé musicalement dans la conjugaison des différents pays celtiques. C'est pour cela aussi que j'ai eu cette prise de conscience très tôt d'une unité de la famille celtique. L'Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles, la Bretagne, la Cornouaille, l'île de Man, et à un certain degré, la Galice ou les Asturies. Depuis toujours, je suis plus passionné par la Celtie en général que par la Bretagne. Même si les deux sont intimement liés : la Bretagne ne respire que parce qu'elle a cet arrière-pays au-delà de la Manche.

Votre musique a quelque chose de très futuriste. À 74 ans, comment voyez-vous votre futur ? Que vous reste-t-il encore à faire ?
Malheureusement, je n'ai plus beaucoup de décennies devant moi. Je ne fais plus que des choses incontournables. Je veux absolument revisiter ma Symphonie celtique, et faire en sorte que ma musique soit encore plus la mienne dans l'interprétation. C'est parallèle au besoin d'écrire un livre pour faire passer ce que j'ai pu acquérir. Après, vous parlez de "futurisme", il va de soi que si j'avais un peu plus de temps, j'aimerais aller encore plus loin en termes d'expériences sonores. D'autant que j'ai la matière pour...  

Alan Stivell Human~Kelt (World Village/Pias) 2018
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En concert à la Cigale à Paris le 4 février 2019