Le bagad Kemper, mélange d'héritage et de modernité

Les cornemuses du bagad Kemper. © RFI/Olivier Favier

Le bagad Kemper fête ses 70 ans. Une belle occasion pour cet ensemble, véritable légende de la culture musicale bretonne, de se produire sur la scène du festival de Cornouaille à Quimper en Bretagne, ce 24 juillet. Récit.

Ils sont 45 sur scène, divisés entre un pupitre de bombardes et un pupitre de binious -l’équivalent breton de la cornemuse écossaise, qui tend d’ailleurs à le remplacer. Au milieu du bagad, on trouve les percussionnistes et les caisses claires, mais aussi, à l’occasion, une section de cuivres et une section de guitaristes. L’orchestre peut encore faire appel au chant, comme c’était le cas lors du concert des 70 ans du bagad Kemper, accompagné et commenté par Marthe Vassallo, avec laquelle il collabore depuis 20 ans.

Ne dites pas le bagad de Quimper, il y en a cinq, un pour le centre-ville, un pour chacune des quatre collines qui l’entoure. Dites le bagad Kemper, en prenant soin d’accentuer sur la première syllabe, et vous évoquerez dès lors une véritable légende de la culture musicale bretonne, née en 1949, l’un des 17 classés en première catégorie, "l’élite", à ce jour le plus titré. L’excellence, il l’a connue à ses débuts pour la retrouver vers la fin des années 60 jusqu’à remporter quatre fois de suite le championnat national la décennie suivante.

Une musique locale, mais ouverte au monde entier

Qui n’est pas au fait des musiques celtiques n’associera guère le mot bagad qu’à celui de Lann-Bihoué, symbole d’une vie aventureuse pour Alain Souchon, du reste de tous les bagadoù le seul à être composé de professionnels, des musiciens militaires de la base maritime des environs de Lorient. Mais la réalité est bien plus vaste, dépassant les frontières de la Bretagne actuelle comme historique, et ne dédaignant pas, le cas échéant, accueillir jusqu’en Finistère des musiciens venus d’ailleurs.

Le bagad Kemper a ainsi fait rêver Yannick et Tangi, jumeaux colombiens adoptés l’un par une famille bretonnante, l’autre en pays Gallo. Tout en évoluant dans cet orchestre, ils ont remporté le concours de Lorient du couple biniou-bombarde en 2011, s’affirmant ainsi comme le duo Josset et Martin, du nom de leurs familles respectives. Bien sûr, ce succès est le fruit d'une ténacité pas exclusivement musicale, car l’arrivée de deux sonneurs noirs n’a pas immédiatement fait l’unanimité dans les milieux bretonnants.

Mais au bagad Kemper, l’accueil et l’ouverture à l’autre va de concert avec la devise de la formation : "war roudoù hon tadoù", sur les traces de nos pères. "Il ne faut pas oublier d’où l’on vient" répète volontiers Steven Bodénès, l’actuel Penn-soner, le sonneur de tête, autrement dit le chef d’orchestre. Si les musicien.nes consacrent un soir par semaine aux répétitions et suivent de nombreux stages, donnant tout leur temps libre à leur passion, ils, elles le font aussi pour voyager.

© RFI/Olivier Favier
Les bombardes du bagad Kemper.

 

Au cœur de la scène actuelle

Steven Bodénès avait 18 ans quand, au Festival des Vieilles Charrues, il est entré dans l’orchestre qui jouait cette année-là avec Johnny Clegg. C’était en 1998 et la tristesse de la récente disparition du chanteur sud-africain n’a pas effacé l’émerveillement de cette expérience. "Il essayait toujours de parler français" se souvient aussi avec émotion Jean-Paul Goasguen, ancien joueur de bombarde devenu le président du bagad Kemper.

Si la collaboration avec le "zoulou blanc" a marqué tous les esprits, elle est loin d’être la seule. Au concert donné au Pavillon de Quimper pour le 70e anniversaire, des figures de la scène bretonne sont venues apporter leur contribution. En plus de Marthe Vassalo, on a pu entendre la chanteuse Rozenn Talec, Sylvain Giro ou Dan Ar Braz qui toutes et tous ont collaboré avec le bagad Kemper. Ajoutons enfin l’apparition remarquée de Jean-Pierre Riou, du groupe de rock quimpérois Red Cardell, qui le 9 août fêtera par un nouveau concert au Festival interceltique de Lorient, son nouvel album Nerzh, réalisé en collaboration avec le bagad Kemper.

"Notre musique n’est pas traditionnelle, elle est actuelle" aime à répéter Steven Bodénès, qui a définitivement abandonné sa carrière de commercial pour devenir professeur de bombarde à temps plein il y a 10 ans. Grandi dans le milieu des Fest Noz, il est un des trois musiciens du Bagad à arranger ou composer des morceaux. Avec l’orchestre, il a voyagé dans tout le monde celtique bien sûr, de la Galice à l’Écosse, mais aussi jusqu’au Gabon, s’ouvrant à tous les métissages. En 2010, il a créé avec Erik Marchand le spectacle Breizh Balkanik où les mélodies et les rythmes d’Europe de l’Est ont été revisités sur des tonalités bretonnes.

Le bagad Kemper fait toujours rêver

Autre signe des temps, le bagad attire désormais plus de femmes. "La première, c’était en 1991, se souvient-il, et la première cornemuse en 2002." Dans les années 60, la structure s’était un temps doublée d’une formation entièrement féminine, le bagad Morgann, qui n’a duré que 5 ans. "Aujourd’hui, et cette fois, c’est l’enseignant qui parle, il y a plus de jeunes filles que de garçons qui viennent s’initier à la musique bretonne."

Il faut du temps pour devenir un bon musicien ou une bonne musicienne, "sept ans", estime Jean-Paul Goasguen, pour devenir un talabarder, un sonneur de bombarde". "Les enfants changent aujourd’hui souvent d’activité, remarque Steven Bodénès, et c’est une inquiétude pour l’avenir même si les cours sont très fréquentés." Peut-être n’y a-t-il pas lieu de s’alarmer davantage, si l’on en croit l’âge moyen des sonneuses et sonneurs, qui tournent autour de 35 ans. Dans la formation actuelle, la plus jeune a 17 ans.

Au soir du concert, spectateurs et spectatrices se sont laissés emporter plusieurs fois dans des danses collectives, parfaitement traditionnelles pour leur part. Ce mélange d’héritage et de modernité, d’ancrage régional et d’exploration culturelle, est évidemment pour beaucoup dans la vitalité de la musique bretonne. N’oublions pas que Kemper signifie confluence en breton. "Après Johnny Clegg, quelle serait la personnalité musicale que vous rêveriez d’accueillir ?" Steven Bodénès sourit, puis tapote avec trois doigts sur la table du café : "Je crois que Sting, ce ne serait pas mal."

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