Denez Prigent : "Le chant nous libère des peurs et des angoisses"

Le chanteur breton Denez Prigent revient avec l'album "Stur an Avel/Le Gouvernail du vent". © Emmanuel Pain

Il n’y a pas meilleur que lui pour faire se rencontrer la tradition celtique et la modernité. Le chanteur breton Denez Prigent vient de publier un nouvel album, Stur an Avel/Le Gouvernail du vent. Un disque envoûtant comme la potion d’un druide contemporain, où les instruments acoustiques fusionnent avec l’électronique. La liberté, l’amour, la mort : les 14 chansons en langue bretonne touchent à l’universel.

RFI Musique : Sur ce disque Stur an Avel/Le Gouvernail du vent, bombardes et cornemuses se frottent au qanûn turc et au duduk arménien. Mais votre méthode de travail reste la même…
Denez Prigent :
J’ai une marque de fabrique, effectivement. Je viens du chant a cappella et pour moi, il est tout naturel, quand je travaille sur un nouvel album, d’enregistrer d’abord ma voix seule, pour garder intacte l’émotion et l’énergie du chant. Ensuite, j’habille ce corps de textures musicales différentes : traditionnelles et conventionnelles avec des instruments acoustiques ou plus modernes et avant-gardistes avec des sonorités électroniques.
Cette méthode me permet de ne pas perdre l’essentiel : le chant avant tout. Si je porte trop de vêtements, en quelque sorte, dans une chanson, je le sais tout de suite, parce que j’ai en tête le chant d’origine a cappella. Les musiciens qui m’entourent savent également que l’axe principal de mon travail, c’est le chant : ils ne viennent pas le vampiriser, mais le sublimer.

Mais de cette manière, vous n’êtes jamais certain de la forme que va prendre un morceau ?
Ça dépend. Pour En avel a-benn/Dans le vent contraire, le titre qui ouvre l’album, j’ai tout de suite pensé à faire appel à un bagad [formation bretonne traditionnelle avec cornemuse, bombarde et percussion, ndlr]. Mais en général, pour moi, peu importe que les instruments soient bretons ou pas.  D’ailleurs, il n’y a pas vraiment d’instruments bretons. Il y des instruments qui sont devenus bretons. L’origine de la musique bretonne, c’est le chant a cappella, et cela remonte très loin, au Ve siècle, avec les premières gwerz, les premiers "récits". Ce chant produit une mélodie non tempérée, arythmique. Plus tard, est venue la harpe, pour l’accompagner. Mais la bombarde, que l’on considère aujourd’hui comme un emblème de la musique bretonne, nous vient des croisades. C’est un instrument oriental à l’origine, adapté aux mélodies chantées… et qui est devenu breton à part entière !  
C’est la même chose aujourd’hui. J’ai dans ma palette sonore des instruments qui ne sont pas bretons, mais qui le deviennent parce qu’ils accompagnent un chant en breton. C’est le cas du qanûn turc, que vous évoquiez, et dont joue Maëlle Vallet, une harpiste de formation qui a étudié auprès d’un grand maître en Turquie. Elle parvient parfaitement à se glisser dans toutes les nuances de la gwerz… Et le qanûn devient breton !

La gwerz, justement, est un style de chant que vous affectionnez beaucoup. Pourquoi ?
Oui, parce que si la chanson est une expérience individuelle, la gwerz, elle, est un chant qui touche presque au sacré. Il relate un évènement qui touche une large communauté : naufrage, épidémie, meurtre… Des faits tragiques… Ceux qui composent la gwerz sont souvent des contemporains de l’évènement, voire des témoins ou des protagonistes, comme des soldats ou des marins rescapés d’un naufrage par exemple. La poésie de la gwerz est époustouflante. Elle est le fruit de la rencontre des bardes gallois exilés en Bretagne et des bardes armoricains, au Ve siècle. 
Ces gwerz ont été rassemblées au XIXe siècle et, pour certaines, traduites. George Sand, par exemple, considérait que la Gwerz du tribut de Nominoë [poème sur la vie d’un roi breton, NDLR], surpassait L’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Le récit de Tristan et Iseult trouve, lui, son origine dans la Gwerz de Bran. Tolkien, l’auteur du Seigneur des anneaux, s’y est aussi intéressé. Il possédait un recueil de gwerz et il s’est inspiré de l’un de ces récits anciens pour un roman.
Quant à moi, la première fois que j’ai écouté une gwerz, j’ai ressenti comme une épiphanie… Cette émotion très forte ne m’a jamais quitté. C’était comme si toutes les cellules de mon corps s’étaient réveillées d’un coup. J’ai su que ce chant allait occuper une très grande place dans ma vie.

Que vous chantiez l’amour, la liberté ou de grandes épopées, c’est souvent la mélancolie qui domine. La mort n’est jamais loin. À quoi cela tient-il ? 
Le Breton est mélancolique. Il garde une nostalgie du temps passé et se méfie des grands changements présentés comme des "progrès". Et s’il adopte finalement ces évolutions, il conserve précieusement ses racines, pour ne pas perdre l’essentiel. C’est mon cas aussi. J’habille mes textes de musique électronique, mais j’enregistre le chant a cappella avant tout, comme le veut la tradition, ainsi que je vous l’expliquais.
En Bretagne, la mort ne nous fait pas peur. Aujourd’hui, on cache les morts, on ne leur parle pas. Mais pendant très longtemps, en Bretagne, les morts ont vécu avec nous. Par exemple, le titre Pennoù kelc’hiet /Têtes auréolées m’a été inspiré par la vision d’un crâne dans un ossuaire. L’ossuaire est une chapelle funéraire située dans l’enceinte d’un cimetière, autour d’une église. Tous les cinq ans, tous les os des défunts étaient placés là, à la vue de tous, selon un rite bien précis. Les crânes étaient installés dans des châsses avec une épitaphe… Les enfants pouvaient dialoguer avec leurs aïeux.
Tout cela pour vous dire que le rapport du Breton à la mort ne relève pas d’une tristesse négative ! Le chant, même triste, est vécu comme un exutoire. Il nous libère et nous purifie des peurs et des angoisses liées à la mort ou à la maladie. Un chant breton comme la gwerz a des vertus thérapeutiques !

Denez Prigent Stur an Avel / Le Gouvernail du Vent (Coop Breizh) 2021
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