Alan Stivell, une aventure symphonique

Le musicien Alan Stivell, lors du 39e Festival de la vieille ville de Sarrebruck, en Allemagne, en 2013. © Becker & Bredel/ullstein photo via Getty Images

Avec sa harpe, il n’a jamais cessé de fusionner la musique bretonne.  Alan Stivell donne deux concerts symphoniques : hier 7 avril, au Liberté, à Rennes, et ce 8 avril, salle Pleyel, à Paris. À la veille de ces spectacles avec l’Orchestre national de Bretagne (ONB), rencontre avec un pionnier, qui se voit avant tout comme un passeur de la culture celte.

RFI Musique : ces concerts symphoniques, ce n’est pas votre première collaboration avec l’Orchestre national de Bretagne (ONB) ! …
Alan Stivell : Il y a eu un concert cet été au festival interceltique de Lorient. C’était une sorte d’avant-première. C’est un projet qui date de 10-12 ans. On s’était mis d’accord avec Marc Feldman (l’administrateur de l’ONB.-NDLR) pour faire une nouvelle version de ma Symphonique celtique. Mais j’avais trop de choses à faire, alors, on a reculé l’échéance. J’ai réécrit l’orchestration de ma Symphonie celtique de A à Z. Le projet a évolué pour les concerts à Paris et à Rennes, où l’on jouera un bon tiers de la symphonie et mes morceaux les plus connus en version symphonique. J’ai fait l’orchestration de tous les autres morceaux, parce que je voulais rester original et ne pas faire appel à des orchestrateurs. En fin de compte, c’est un vrai défi à relever.

À quoi va ressembler la formation qui va vous accompagner sur la scène du Liberté, à Rennes, et de la salle Pleyel, à Paris ?
Il y a 50 musiciennes et musiciens de l’ONB, c’est-à-dire un orchestre classique. Il y a mon équipe de base, qui est plutôt rock/folk-rock. Il y a un mini-bagad, avec trois bombardes et deux cornemuses écossaises. Et puis, il y a aussi un joueur de tin whistle et d’uilleann pipe, quatre chanteurs et chanteuses lyriques, et une chanteuse soliste. On se retrouve à 60 sur scène. Ce qui veut dire qu’il y a tout l’aspect classique, un côté pop-rock et des influences musiques du monde. L’idée, c’est de faire une fusion musicale mondiale. Moi, je ne choisis pas, je prends des influences de partout, et je fusionne tout ce que je peux. Ce qui est important à rappeler, c’est que cette fusion n’est pas une voie vers la disparition de la diversité. Ma "fusion mondiale" est celle d’un Breton, d’un Celte, qui ne sera pas celle d’un Indien, d’un Chinois ou d’un Américain.

Vous êtes connu pour avoir mêlé la culture rock et la musique bretonne. Est-ce que cela a été une évidence pour vous ?
J’avais l’option de fusionner musique classique/musique celtique. Le rock’n’roll arrive et je me dis que je vais essayer ce mariage. Il y avait déjà un cousinage entre le rock et la musique celtique, mais j’avais spontanément envie de le faire. Certaines personnes ont pu croire que c’était de la stratégie pure pour moi. Mais ils oubliaient complètement mon âge. Ils en arrivaient à dire d’un jeune de 20 ans qu’il plaisait aux jeunes. Cela ne voulait rien dire ! C’était naturel que ma génération se sente plus proche de cette musique avec des guitares électriques que d’une musique de brocante. Il n’y avait rien de naturel pour un jeune, à la fin du XXe siècle, à se pencher sur la musique des arrière-grands-parents.

Beaucoup de chanteurs collaborent avec des orchestres symphoniques et beaucoup ratent cette rencontre. Ont-ils assez conscience de la différence entre une formation rock, plutôt légère et un orchestre, plus imposant. Comment êtes-vous arrivé à créer quelque chose de nouveau ?
Depuis 15-20 ans, les orchestres comme l’ONB ont fait beaucoup de progrès dans les adaptations de musiques populaires. Mais je reconnais que ce n’est pas si facile. On est toujours dans des compromis. Dans un premier temps, j’étais parti pour une écriture qui soit au plus proche d’une interprétation. Je voulais profiter du fait que les musiciens classiques soient d’hyper bons lecteurs de partition pour avoir une écriture plutôt dure. Mais ce n’est pas possible ! On est obligé de se simplifier les choses. La question n’est seulement que ce soient de très bons musiciens. Quand on joue de la musique, il faut pouvoir se lâcher un petit peu. Si on demande aux musiciens d’être le nez sur la partition, ils vont y arriver. Mais ils n’auront pas vraiment joué. Après, toute la question est de savoir jusqu’où on peut aller dans la simplification rythmique... On n’a pas encore vraiment joué ces morceaux. Les concerts nous diront quel sera le résultat. Peut-être que pour certains morceaux, cela fonctionnera mieux que d’autres. C’est une grande mise en danger !
 

 

Il y a un morceau qu’on va vous demander et que vous allez forcément jouer, c’est Tri Martolod. Qu’est-ce que ça vous fait de le jouer à chaque fois ?
Cette chanson, je l’aimais bien. Mais je l’avais mise à mon répertoire presque pour rajouter un morceau à mon album. Autrement, j’aurais manqué de titres. Il se trouve que le public a marché à un point ahurissant. Si bien que c’est devenu une sorte d’hymne fédérateur. Le public communie dans cet amour de ce morceau. Il se passe quelque chose de tellement fort que je ne peux qu’être sensible à cela. Même à la millionième fois, je prends toujours un plaisir énorme à le jouer. Il y a une telle joie qui s’exprime ! Mais d’autres titres sont aussi inattendus en version symphonique, comme Son ar chistr, une chanson à boire ou Pop plinn, qui est un manifeste du rock breton.

Aujourd’hui, jouez-vous encore quotidiennement de votre harpe ?
En ce moment, oui ! Mais depuis 30 ans, je travaille surtout sur ordinateur. Les partitions et mes arrangements sont en MAO. Malheureusement, je manque de temps pour jouer de la harpe. Mais, on ne me demande pas d’être un super virtuose et je ne me le demande pas non plus ! (souriant) Ce qui m’intéresse le plus sur l’instrument, c’est qu’à l’instant I où je joue, j’ai du plaisir à entendre les notes. Il y a des fois où tu vas jouer trois notes qui vont pouvoir être jouées par un débutant et c’est très beau. Cela me parle plus que des Jeux Olympiques de la musique où il faudrait jouer très vite.

Aurez-vous le trac quand vous monterez sur scène au Liberté et à Pleyel ?
Bien sûr ! Je suis quelqu’un de beaucoup trop émotif. J’arrive à l’être un tout petit peu moins. Mais je le reste et bon, c’est comme ça !

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