Maria João Pires ouvre les portes de sa maison au monde

La pianiste portugaise Maria Joao Pires en 2013. © Roberto Serra - Iguana Press/Redferns via Getty Images

Après avoir parcouru le monde, accompagnée par les musiciens les plus talentueux, Maria João Pires est de retour à sa source, Belgais, au centre du Portugal, où elle a créé, au début des années 2000, le Centre pour l’étude des Arts. C’est ici - dans sa maison - qu’elle a accordé un des rares entretiens à RFI, dans lequel elle dévoile ses passions, inquiétudes et inspirations.

RFI Musique : Nous sommes à Belgais, au Centre des Arts que vous avez créé, il y a plus de 20 ans, et que vous avez rouvert au public, en décembre dernier. Il s’agit d’un endroit très harmonieux…
Maria Joāo Pires : Oui, nous essayons de proposer une forme d’harmonie dans ce monde en ébullition, pris par de graves problèmes environnementaux, sociaux, culturels... Nous avons ouvert cet espace non seulement pour trouver cette forme d’harmonie, mais aussi pour proposer une réflexion. Le public de Belgais vient voir des concerts, faire des formations, participer à des conférences. Toute notre programmation a pour objectif de créer un moment de réflexion sur l’impact de nos actions sur le monde et comprendre ce que l’on peut changer, quel est notre futur et quelles sont les questions que nous devons réellement nous poser. Belgais n’est pas seulement un lieu de rendez-vous pour des activités artistiques, mais aussi un lieu de recherche pour faire face à quelque chose de très compliqué, c’est à dire, le monde dans un futur très proche.

Que recherchez-vous ? Que voulez-vous partager avec votre public, à Belgais ?
Je veux chercher des réponses, alerter pour qu’il y ait une prise de conscience. Nous devons agir urgemment, surtout pour ce qui est de notre environnement. Il s’agit d’une question liée aux arts [...] Les problèmes de la planète sont strictement liés à l’insouciance que l’on porte à notre environnement. Comment peut-on vivre confrontés à des formes de compétitions permanentes qui ont détruit les interactions collectives et élevé l’individualisme ?

Belgais devient ainsi un lieu de transformation pour le spectateur ?
Oui, nous sommes entourés par la nature, par les champs [...]. La nature est elle-même un indicateur, un exemple qui peut inspirer toutes les formes d’arts comme la littérature, la musique. Il faut revenir à la source, travailler notre condition d'être humain. Nous sommes tous naturellement créatifs. 

Pourquoi la créativité selon vous, innée, ne se révèle-t-elle pas de manière égale ?
Cela dépend des opportunités que l’on a. Nous nous développons en tant qu'êtres humains, intelligents et créatifs, uniquement si nous avons la chance de pouvoir le faire. Malheureusement, les opportunités sont rares et s’adressent à une minorité. La majorité des personnes sont formatées par un système éducatif rétrograde et rigide figé dans un système économique absurde. Quand je dis rétrograde, c’est que je considère que l’on marche vers l’obscurité. Néanmoins, je ne suis pas en train de déclarer une guerre à ce système. Je préfère vivre dans la proposition d'alternatives que dans le combat.

Quel est votre combat ?
Cette maison est mon combat. Elle est petite et modeste. Nous n’avons pas de ressources économiques, mais le plus important pour moi, c’est que ce centre d’art ne cesse d’être authentique à lui-même.

Vous aimez partager. Vous accueillez vous-même les visiteurs. Est-ce que vous sentez que vous ouvrez les portes de votre maison ?
Oui, nous sommes chez moi. Cette maison, je l’ai construite pendant des années, il y a plus de 20 ans. J’ai d’abord acheté le terrain, il y a 40 ans, où des murs, des pierres romaines se distinguaient à peine parmi les ruines. À l’époque, ce lieu avait beaucoup plus de potentiel touristique. C’était un endroit très pur... Depuis, on n’a pas réussi à échapper à la pollution, même si cela reste un endroit naturel. 

Vous enseignez à Belgais. Quand avez-vous donné votre premier cours ?
C’est tellement lointain… J’ai donné mon premier cours quand j’avais 12 ans et à l’époque, j'enseignais à des enfants. C’était une époque différente, vous savez. C’était dans les années 1950 au Portugal, pendant la dictature. J’avais déjà un large répertoire, à 12 ans.

À l’époque, vous aimiez déjà enseigner ?
Oui, j'adorais. Le projet Belgais a commencé quand j’avais 12 ans, quand j’ai commencé à donner des cours et que j’ai compris ce qu’était la transmission. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à penser à notre capacité créative. Quelles sont les limites des élèves ? Pourquoi parler de moi en tant qu’enseignante plutôt que de l’élève apprenti qui découvre par lui-même ? Pourquoi dois-je imposer alors qu’il peut trouver lui-même des outils alternatifs pour son apprentissage ? Toutes ces questions sont des réflexions que nous devons tous avoir en tête, en tant que professeurs.

Devrions-nous installer un système d’apprentissage différent ?
"L'élève" n’existe pas… C’est un autre être, d’une autre génération qui a probablement moins d'expérience. Quant à nous, nous communiquons pour transmettre une expérience qui peut lui donner des outils pour qu’il puisse se redécouvrir. [...] Le processus créatif et éducatif est très complexe. Dans l’apprentissage - peu importe s’il s’agit de mathématiques, sciences ou arts - le processus doit toujours être créatif et obligatoirement passer par le respect absolu de l’autre.

Un concert peut-il faire partie de ce processus éducatif ?
Je pense que oui, car tout fait partie d’un processus d’éducation. Notre vie en fait partie. Laver la vaisselle en fait partie… (rires). Ce sont des choses que nous avons oublié de bien faire et qui sont aujourd’hui, considérées comme des tâches mineures, comme justement faire le ménage ou laver la vaisselle. Or, tout est important, car, en effet, notre capacité créative doit passer par cette humilité qui est de ne pas établir de différence entre ce qui nous semble prestigieux ou pas. Il faut tout simplement essayer de donner le meilleur de soi-même, tout le temps.

Écouter la série de quatre épisodes de l'interview de la pianiste Maria João Pires, en langue portugaise.

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