Richard Clayderman, l'amour toujours

Le pianiste français Richard Clayderman, lors d'un récital à Ningbo, dans la province chinoise de Zhejiang, en 2017. © Visual China Group via Getty Images

Depuis quelques décennies, le pianiste Richard Clayderman se fait discret en France. En revanche, en Asie, sa carrière n’a jamais cessé de carburer. L’homme, piano hero, adulé en rock star, subjugue des stades bondés de ses ritournelles romantiques. Aujourd’hui, il tâche pourtant de reconquérir le cœur de ses compatriotes, avec la sortie d’un double-album, Forever Love, tissé de reprises et de nouveaux morceaux. L’homme, affable, qui ponctue ses réponses par d’incessants "ah oui, ah oui !" enthousiastes, revient sur son étonnante épopée au piano, et le secret de ses succès... Rencontre.

Juste avant cette interview, vous réalisiez une interview en direct avec la Chine… De quoi s’agissait-il ?
Je participais à un show télé en préambule des JO, filmé au Théâtre du Gymnase, à la fois par une équipe chinoise et une française, présenté par Alex Goude. La TV chinoise voulait réaliser cette émission à l’occasion de leur Nouvel An et réunir, pour ce faire, des artistes qu’ils aiment particulièrement. J’ai joué avec un orchestre sur le thème de la valse Les patineurs d’Émile Waldteufel, de 1882.

La Chine, décidément, raffole de vous. De même que le Japon. D’où vient cet amour jamais tari que vous témoigne l’Asie ?
Ah oui ! En Asie, je joue dans des stades, devant 15, 20, ou 30 000 personnes. Cela tient, je crois, d’une étrange alchimie : mon répertoire, mes morceaux au charme discret qui les touchent profondément, mais aussi mon physique – même s’il se dégrade ! – de blondinet aux yeux bleus. Je représente, pour eux, je suppose, l’élégance, le romantisme à la Française.

Aujourd’hui, vous revenez dans l’actualité avec Forever Love, un double-album, qui réunit vos anciens succès, ici repris, et des nouveaux morceaux. Dans quel état d’esprit avez-vous abordé cette création ?
Avec la pandémie, j’ai vu tous mes concerts annulés ou reportés. J’en ai souffert, malgré la pluie de messages d’amour échangés – par vidéo, par mails – avec mes fans d’Amérique du Sud, du Canada, d’Europe… J’ai profité de cette période difficile pour reprendre le chemin des studios, ce que je n’avais pas fait depuis une dizaine d’années. J’ai enregistré à Meudon, dans une structure spécialiste des pianos, avec deux instruments d’exception : un Steinway et un Fazioli… Ce disque me permettra surtout, je l’espère, de me remettre dans le bain de l’actualité, en France, mon pays, que j’ai négligé, et de refaire de la radio, de la presse… Vous êtes d’ailleurs bien gentille de vous intéresser à moi !

Sur votre disque, vous reprenez notamment des tubes, des classiques, tels La Valse des Fleurs de Tchaïkovski, Viva la Vida de Coldplay ou la Perfect Symphony d’Ed Sheeran… Comment les choisissez-vous, comment les arrangez-vous ?
Ce sont des morceaux que je rôde sur scène, et que j’apprivoise à la sauce Clayderman. Via un travail délicat, je les taille pour le piano et leur confère ma couleur : mi-classique, mi-variété, mi-pop. Je les habille selon mes goûts…

Sur ce disque, les compositions sont également signées Paul de Senneville, "le" compositeur qui a lancé votre carrière avec l’incontournable Ballade pour Adeline, vendue à plus de 22 millions d’exemplaires… Comment le décririez-vous ?
Lui-même se définit comme un mélodiste. Il ne joue d’aucun instrument, il se contente de fredonner des mélodies sur son dictaphone… Quand il en tient une, on la travaille ensemble, et il a toujours le même enthousiasme, la même exigence. Si j’ai le malheur de changer une note – ah oui, ah oui, oh là là ! – je me fais engueuler ! Il doit avoir un énorme talent, parce qu’avec Ballade pour Adeline, il a ancré dans le cœur du public, de façon durable, une petite ritournelle d’une poignée de notes et suscité un amour sans fin !

Parmi vos fidèles, se trouve aussi Olivier Toussaint, votre manager. En fait, Richard Clayderman, c’est l’union de trois hommes ?
Ah oui, ah oui ! Olivier, c’est mon ami, mon complice qui s’occupe avec brio de ma carrière internationale. Il a réussi à faire de moi le pianiste que je suis. Sans lui, je serais resté toute ma vie à Paris. Si j’étais passé à côté de Paul et d’Olivier, je serais, je pense, demeuré toute mon existence, un modeste interprète du nom de Philippe Pagès.

Comment, après 45 ans de carrière, expliquez-vous votre immense succès ?
Je ne sais pas... Quand les affaires ont commencé à fonctionner, j’apparaissais logiquement comme une "poule aux œufs d’or"… Du coup, chaque label a essayé de sortir "son" Clayderman, une sorte de pianiste dans mon style, mi-pop, mi-classique. Nul n’y est vraiment parvenu. Il faut croire que même si ma musique paraît facile d’accès, elle n’est pas forcément aisée à réaliser ! 

Cela vous vexe-t-il lorsqu’on vous dit que vous faites de la "musique d’ascenseur" ?
Bien sûr, énormément. Ce n’est pas très gentil. Les critiques "classique" ou "jazz" ne comprennent pas ma musique, et ont pu proférer des discours peu délicats à mon encontre. J’ai pris de la distance, mais au début cela me peinait beaucoup : je voyais à quel point on se donnait du mal pour réaliser de beaux arrangements !

Vous disiez aussi chercher, par ce disque, à reconquérir le cœur des Français… Comment expliquez-vous ce relatif désamour avec votre pays ?
Ils m’ignorent, ils me boudent… Mais lorsque des émissions de radio comme Les Grosses Têtes parlent de musique, ils vont certes me taper sur la tête, mais, au moins, ils vont me citer. Les gens continuent à connaître mon nom, je fais partie du paysage…

Dans le même temps, comme l’indique votre dossier de presse, vous cumulez tous les records : 2800 concerts, 90 millions d’albums vendus, 340 disques d’or et de platine, 770 concerts au Japon, trois millions de kilomètres en avion (soit plus 70 fois le tour de la terre, et 9 fois la distance de la terre à la lune !), 700 shows de télévision, 70 000 autographes… Est-ce vous qui avez compilé ces chiffres astronomiques ?
Ah non, ah non, c’est Olivier Toussaint, qui a pris des notes scrupuleuses sur l’ensemble de ma carrière. C’est lui qui tient ce livre de comptes !

Vous avez tellement voyagé… Vous savez où vous êtes lorsque vous jouez ?
Oui, je fais la distinction grâce au public. Au Japon, il se révèle réservé, calme. Il n’ose pas vous gêner, il applaudit à peine… En Amérique du Sud, l’auditoire se montre à l’inverse très dissipé. Les gens discutent entre eux pendant que je joue… C’est vrai que j’ai rarement le temps de faire du tourisme. J’arrive la veille, je repars le lendemain, même si j’ai eu l’occasion, quand même, de voir l’Armée des ombres, à Xi’an. J’espère pouvoir continuer les tournées encore longtemps même si elles sont épuisantes physiquement.

Votre double-album s’intitule Forever Love… Vous perpétuez ainsi votre titre de "Prince de la Romance" ?
Oui, c’est Nancy Reagan, qui me l’avait attribué lors d’un concert à New York. Dans tous les pays, ça sonne bien, mais en France, il se teinte d’une connotation péjorative, un peu "cheap", vous ne trouvez pas ?

Le romantisme vous colle tellement à la peau que le zoo de Londres fait appel à vous en 2013 pour favoriser l’accouplement de ses tortues… Sacrée expérience, non ?
Oui, on dirait vraiment que je donne le bâton pour que l’on me tape sur la tête ! L’expérience avait créé un buzz terrible. Je suis un mec gentil, alors quand je vois des équipes qui se donnent du mal, je rends service. Me voici donc à jouer du piano en live, en plein froid, devant des tortues qui bougeaient à peine. Ce qui m’a le plus contrarié ? Le lendemain à la télévision, tous les journaux se moquaient de moi… Et côté copulation : que dalle, nada.

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Richard Clayderman Forever Love: Three Little Words (Union Square) 2022