Exposition "Electro de Kraftwerk à Daft Punk", voyage au cœur d’une culture

Daft Punk en concert avec l'album "Alive 2007". © Daft Trax

Avec ses installations, elle devrait en surprendre plus d’un. Jusqu’au 11 août, la Philharmonie de Paris consacre une foisonnante exposition, Electro, de Kraftwerk à Daft Punk, aux musiques électroniques. À cette occasion, son commissaire, Jean-Yves Leloup, revient sur quelques pierres angulaires de cette culture. En suivant les grandes thématiques de cette exposition, plongée au cœur de l’électro.

Man & woman-machine : l’homme et la machine au centre de la musique
Jean-Yves Leloup
  : Le rapport de l’homme à la machine débute avec les premières ébauches d’instruments qui arrivent à la fin du XIXe siècle. Vous savez, l’électronique, c’est la variation d’intensité d’un courant électrique qui délivre une fréquence. On a compris très tôt qu’on pouvait faire varier ces flux et délivrer des timbres. À partir de là, des inventeurs ont imaginé des instruments de musique. À travers l’électronique, il y a le rêve d’un instrument universel qui viendrait imiter d’autres instruments. C’est devenu le synthétiseur ou le sampleur aujourd’hui. L’autre rêve, c’était d’inventer des sons "inouïs" au sens premier du terme, c’est à dire jamais entendus. Il y a donc ces deux dynamiques qui courent tout le long du XXe siècle. Après, cette relation a été poétisée par un groupe comme Kraftwerk, qui a abordé les technologies du quotidien : le train, l’autoroute, la calculatrice… Quand ils chantent Pocket Calculator, ce n’est pas de la science-fiction. Ils parlent de leur relation ludique à une simple calculatrice et pas à un super calculateur qui leur permettrait, par exemple, de voyager dans le temps. (sourire)

Imaginaires & utopies : la musique du militantisme gay
J.-Y.L. : La grande matrice de ces musiques est le disco, qui se développe à New York dans les années 1970. Il apparaît d’abord dans les clubs gay où les minorités noires et latinos sont très présentes. C’est dans ce melting-pot new-yorkais que s’invente la culture club moderne. Vous avez une période qui va de 1970 à 1992/1993 durant laquelle les discothèques gay incarnent une avant-garde musicale. Les différents héritages du disco accompagnent les élans militants de la communauté gay. Ce sera beaucoup moins le cas ensuite, dans le reste des années 1990 et les années 2000, quand cette musique se mondialise. En France, comme on a pu le voir dans le film 120 battements par minute, les militants sont aussi plongés dans la scène garage, une musique chantée très portée sur le gospel. Les militants se ressourcent sur le dancefloor. Cela a été une musique qui a suivi le militantisme de la lutte contre le Sida. Vous avez une phrase qui avait été imaginée par Didier Lestrade, le fondateur d’Act up-Paris, et qu’on a affichée : "Sida is disco". Elle avait déclenché l’incompréhension lors d’une Gay Pride dans les années 1990. Mais je pense que ce qu’il voulait dire, c’est que, ce qui unit alors les militants est à la fois une musique hédoniste et un drame.

Dancefloor : lieu de communion des corps
J.-Y.L. : La musique électronique est une musique de communion des corps. C’est pour cela que, dès l’entrée dans l’exposition, il y a des grands formats d’Andreas Gursky, ce photographe allemand pour qui elle a fait figure de bande-son. Les thématiques de sa photographie sont bien plus larges, mais il a documenté cette musique dans ses photos de foule et d’architecture de clubs. L’idée est d’affirmer que l’un des héros ou l’une des héroïnes de cette culture, c’est le danseur. Le DJ est certes un élément important, mais ce qui a émergé au croisement des années 1980/1990 dans la culture des rave parties, c’est cette culture de l’hédonisme, le retrait de l’artiste tel qu’on l’imaginait dans le rock. Souvent, le spectacle était dans la salle, dans la communion des danseurs, dans l’immersion dans la lumière. Les fumigènes et les stroboscopes étaient très présents dans les premières soirées. Il y avait aussi une forme de scénarisation de la fête, dans des lieux souvent désaffectés ou des champs en rase campagne.

© Philharmonie de Paris
L'affiche de l'exposition "Electro, de Kraftwerk à Daft Punk", à la Philharmonie de Paris.

 

Mix & remix : la figure du DJ
J.-Y.L. : Au fond, le travail du DJ est souvent mal compris. Même les danseurs ne savent pas bien ce qu’ils font, comment ils travaillent, s’ils travaillent vraiment. Donc, on a une série de vidéos où l’on voit l’un des meilleurs DJs du monde, Jeff Mills, au travail avec ses trois platines. Et puis, on a rassemblé deux diaporamas, l’un sur les années 1990, l’autre sur les années 2010, qui répertorient un peu les gestes et les attitudes des DJs. Mais on montre aussi comment le disque est devenu un objet fétiche et la manière dont les artistes plasticiens s’en servent. Cela peut être la collection de disques, la pochette, ou le macaron qui est aussi une forme d’expression graphique. Souvent, les labels techno et house n’avaient pas les moyens de produire des pochettes de disques, le macaron était donc le seul moyen d’expression graphique. 

1024 architecture : scénographes de la culture électro
J.-Y.L. : La musique électronique a toujours eu une culture et des valeurs qui se sont affirmées assez vite. Mais c’est évident que 1024 architecture, ce duo d’artistes, architectes et codeurs incarne bien cette culture. Ce sont les artistes invités et les scénographes de l’exposition. Ils ont créé une œuvre, Core, qui met en volume et en lumière la bande-son mixée par Laurent Garnier. Dans une autre salle, ils ont aussi placé un cube à vérins pneumatiques qui se met à danser. Ce sont des artistes qui sont liés à cette scène-là, et qui travaillent sur la poésie entre la machine et l’humain. Leur scénographie rappelle les structures éphémères de concerts, de festivals ou de certaines raves. L’idée est de créer une liberté de déambulation. Cet aspect très séduisant de l’exposition est important, avec des œuvres qui permettent toujours, de mon point de vue, un second regard plus humaniste et profond. Cette exposition offre une séduction très pop, qui est le propre de la fête et de ce mouvement.

Exposition Electro, de Kraftwerk à Daft Punk. Philharmonie de Paris jusqu'au 11 août 2019
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