Les DJs ivoiriennes secouent les Nuits sonores

Chabela et Asna aux Nuits sonores © Nicolas Dambre / RFI

À la programmation paritaire des Nuits sonores, le festival de musiques électroniques lyonnais, s’ajoutait la présence de nombreux artistes africains. Reportage et rencontre avec la DJ ivoirienne Chabela à l'occasion de sa première soirée en France.

Masque, pass sanitaire, voire test antigénique à l’entrée du festival des Nuits Sonores, c’est une édition particulière —intitulée Hors-série— qui s’est tenue à Lyon du 20 au 25 juillet. D’autant que le festival 2020, comme beaucoup d’autres, avait été reporté puis simplement annulé à cause de la pandémie de Covid-19. De nombreux artistes programmés dans le cadre de la saison Africa 2020 sont donc venus… en 2021. 

Comme à son habitude, l’événement électro investit des lieux inhabituels. En journée, la scène électronique locale se produit à Heat, halle culturelle et gastronomique du nouvel écoquartier Confluence. En soirée, direction les anciennes usines Fagor-Brandt, où étaient fabriquées des machines à laver.

Vendredi 23 juillet, les immenses halls accueillent la chanteuse ougandaise Awori, qui entonne une balade mélancolique avec le musicien lyonnais Twani à la guitare devant un public encore clairsemé. Passé derrière son ordinateur, Twani donne une tournure plus hip hop et électro au concert. Dans les salles ou à l’extérieur, le public a tombé le masque et les gestes barrières, le festival retrouve l'allure de la vie d’avant.  

Rap indolent 

Dans l’autre hall industriel, le Palestinien Muqata’a déverse un maelstrom de sonorités expérimentales, tandis que des paysages défilent sur quatre immenses murs-écrans. La régionale de l’étape est la rappeuse Lala&ce (prononcez Lala Ace), puisque la jeune franco-ivoirienne est originaire de Bron, en banlieue lyonnaise.

Sur scène, une DJ aux longues tresses commence à chauffer la salle qui se remplit. La chanteuse au look androgyne surgit avec veste en jean et lunettes en écailles. Si son premier album, Everything Tasteful, arborait un rap indolent et brumeux, sur scène les titres sont beaucoup plus dansants et l’Auto-tune moins présent. La foule se déhanche sur les hallucinations de Dodow&ve et reprend la plupart des refrains. La soirée se terminera vers 1 heure du matin par des sonorités plus techno, avec les DJ Bambounou et Parfait. 

© Nicolas Dambre / RFI
Simon Winsé et Praktika, Nuits sonores, Lyon 2021

Congo et Burkina 

Le lendemain, les six musiciens de Fulu Miziki (Kinshasa) mettent peu de temps à conquérir le public, avec leurs fusions percussives survoltées et leur accoutrement fait, comme leurs instruments, de récupération. Le multi-instrumentiste burkinabè Simon Winsé et le DJ nantais Praktika, grand habitué de l’Afrique de l’Ouest, montent sur scène pour concrétiser un duo monté un an et demi plus tôt mais stoppé par la pandémie. Les sonorités de la kora épousent les rythmes électroniques dans une fusion progressive et hypnotique.

Autre salle, autre ambiance avec Christelle Oyiri alias Crystallmess. Plasticienne, essayiste, afro-féministe… la franco-ivoirienne mixe avec énergie autant de la techno, que de l’afro-beat ou un remix drum’n’bass des Fugees, tandis que dans l’autre hall, l’Allemand Pantha du Prince crée des atmosphères plus éthérées, tirant vers le dub et l’électro minimal. 

Enfin, les DJs Chabela et Asna, l’une voilée de rouge, l’autre masquée de coquillages caurys, toutes deux originaires d’Abidjan, succèdent à Crystallmess, avec la lourde tâche de conclure cette dernière soirée en même temps que Laurent Garnier, grand habitué du festival, programmé dans l’autre hall.  

Site officiel des Nuits sonores

Rencontre avec Chabela 

RFI Musique : Comment s’est passée cette soirée avec votre compatriote Asna ? 
Chabela : C’était la première fois que je jouais en France. Deux Ivoiriennes qui ne payent pas de mine face à Laurent Garnier, ce n’était pas facile ! (rires) Mais le public était cool.  

Qu’est-ce qui vous a poussé vers les musiques électroniques ? 
Dans ma famille, j’ai toujours eu une personnalité différente et sensible. La musique a été mon refuge. Mes premiers émois, c’était sans doute le r’n’b américain qu’écoutaient mes grands frères. À la maison, mes parents écoutaient beaucoup de rumba, de musiques latines et Alpha Blondy
J’ai découvert les musiques électroniques lorsque je suis partie faire des études en Afrique du Sud en 2010, à Port Elisabeth : house, gqom, kwaito… Une amie de Berlin m’a ensuite proposé de créer en 2015 une plateforme, Electropique, pour faire découvrir et promouvoir les musiques électroniques en Côte d’Ivoire. J’ai organisé des soirées, pas dans les maquis d’Abidjan (restaurants populaires, NDLR), mais plutôt dans des lieux alternatifs ou à l’Institut français, puis je suis passée derrière les platines vers 2017… Le public était souvent composé à 70% d’expatriés et à 30% d’Africains qui ont vécu à l’étranger. 

Quel est votre style de musique ? 
Je dirai house et deep house, avec des sonorités africaines (flûte, voix, balafon…). J’aimerais être la Honey Dijon africaine (DJ afro-américaine transgenre et éclectique, NDLR).  

Comment est perçue une femme dans la patrie de feu DJ Arafat 
C’est un milieu très masculin. Et ce que l’on appelle DJ en Côte d’Ivoire désigne souvent des MC au micro, comme DJ Arafat, qui ne mixait pas des titres. Plusieurs femmes développent une activité de DJ, comme Rodhia, qui possède un club, MelV, Moon ou Asna. Je joue plus souvent en Allemagne, Asna et moi sommes passés au festival Nyege Nyege, en Ouganda.  
Beaucoup voient les musiques électroniques comme une musique de Blancs alors qu’elles ont été inventées à Chicago ou Detroit par des Noirs américains. Et pour moi, le coupé décalé, l’afrobeat ou la techno sont produits avec des machines, donc sont électroniques.  

Page Facebook de Chabela