Yann Tiersen, dans son île

Yann Tiersen livre un dixième album quasi mystique, "ALL". © Christopher Espinosa-Fernandez

Le musicien brestois célèbre une fois plus son lien avec l’île d’Ouessant. À 48 ans, Yann Tiersen livre un dixième album quasi mystique, ALL, qui laisse beaucoup de place à la langue bretonne et à des enregistrements de terrain. Si certains cèdent à la facilité, le compositeur de la musique du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain présente une œuvre d’une grande beauté, façonnée par la nature.

Ce lundi de février, Yann Tiersen a fait l’aller-retour dans la journée depuis Ouessant pour assurer quelques interviews à Paris. Il est en pleins préparatifs pour la tournée qui le conduira au printemps dans toute l’Europe et en Amérique du Nord. Et il ne s’agit pas pour lui de louper l’avion qui le ramènera en Bretagne le soir même. Dans une boutique de piano très chic du boulevard Saint-Germain, le musicien enchaîne les rencontres, détendu, mais visiblement pas à sa place au milieu de tout ce luxe. On lui parle donc d’Ouessant, l’île où il vit avec sa famille.

"Il y a un philosophe norvégien, Arne Næss, qui a inventé le concept d’écosophie. Il parle de la connexion avec un lieu, de trouver son endroit. Dans les cultures chamaniques, il y a aussi ce truc-là ! On devient rivière, on se fond dans les éléments. Ouessant, c’est un lieu qui est hyper important pour moi, car depuis Le Phare (1998), j’y ai enregistré quasiment tous mes albums. Je me suis fondu dans l’île et elle se fond en moi", explique-t-il. C’est donc ce "caillou" qu’on a entendu dans l’accordéon et le violon de Yann Tiersen, dans son rock bruitiste, et dans la musique en granit qu’il compose depuis cinq bonnes années.

L’environnement au centre des choses

Le point de départ de ALL, le dixième album de Tiersen est pourtant à des milliers de kilomètres de son île posée sur la mer d’Iroise. "Il y a cinq ans, avec ma femme, on a traversé la Californie à vélo, raconte-t-il. On avait une étape de douze heures dans un coin perdu au milieu de nulle part qui s’appelle The lost coast. Au bout de six heures, ma femme a entendu du bruit, et je me suis retrouvé face à un puma. La seule voiture qu’on a croisée a refusé de nous prendre. Pendant six heures, on a donc cru qu’on allait mourir. Et ça m’a fait voir les choses différemment, j’ai pris conscience que le fait de ne pas connaître son environnement peut mener à la mort."

La nature est donc le centre de ALL, dont on peut traduire le titre par "autres" en breton et "tout" en anglais. On entend ses sons comme un élément à part entière, une pratique qui n’est pas nouvelle pour Yann Tiersen mais qu’il pousse plus loin ici. Pour le morceau Tempelhof, il a enregistré des ambiances à l’aéroport désaffecté de Berlin qui a été transformé en espace vert. Le musicien brestois y a aussi glissé des ambiances industrielles, réminiscences d’une adolescence passée à écouter du post-punk. Alors qu’on entendrait facilement la petite mélodie au piano, on en oublie presque l’électronique qu’il loge dans les recoins de son œuvre et qu’il a travaillé cette fois-ci avec Gareth Jones, le producteur de Depeche Mode.

La musique de Yann Tiersen ne cède pas un pouce à la facilité, avec ses voix quasi mystiques. Apaisée, elle fait beaucoup de place à des d’invités qui chantent en suédois, en féroïen ou comme sa femme, Émilie, et le chanteur de gwerz, Denez Prigent, en breton. "Avec ma femme, on a fait une grande pause pendant un an où l’on a appris le breton. D’apprendre cette langue, ça m’a apaisé, parce qu’enfin il y avait les tournures de phrases pour exprimer exactement ce que je voulais. À mes débuts, je n’étais pas bavard en interview, mais c’est parce que je ne trouvais jamais les mots. Le français est une langue pleine de concepts, où il y a peu de mots, où ils veulent dire 10 000 choses, et ça m’énervait. Le breton est très direct, les mots importants sont au début. C’est pour ça qu’on dit que les Bretons sont taiseux !"

L’eskal : un studio et une salle de concert

Cette langue bretonne est devenue un élément à part entière de l’"écosystème" de Tiersen. À 48 ans, il a tourné sa carrière vers les pays anglo-saxons, qui lui ouvrent grand les bras, et mis la musique a une juste place. "Plus ça va, plus je prends du plaisir à faire de la musique, et moins c’est important, confie-t-il. J’en suis peut-être revenu de cette idée romantique de création, que je n’ai d’ailleurs jamais trop aimée. Pour moi, la musique est quasi une récompense ou un loisir. Quand j’ai fini de m’occuper des choses importantes, je peux faire de la musique. Du coup, elle se charge de tout cela, mais elle est aussi plus légère. Par exemple, si j’ai un mouton qui n’est pas bien dans mon champ, je vais m’occuper du mouton d’abord. Je ne vais pas dire : 'Attends donc, je vais enregistrer.'"

À Ouessant, le musicien vient aussi de rénover l’Escale, l’ancienne boîte de nuit de l’île, transformée en studio et en salle de concert. Pourquoi avoir repris cet endroit ? Et en avoir fait son Eskal ? "C’était un lieu de fête et de rencontres. Il était ouvert toute l’année jusque dans les années 2000. Il a été racheté par quelqu’un qui l’a 'laissé pourrir' pendant très longtemps. Mon idée à la base était de faire un studio. Mais comme ce lieu est central, qu’il appartient à l’île et aux Ouessantins, je ne voulais pas fermer les portes, avoir des artistes qui viennent et qu’on ne voit pas. Cela devient un vrai studio et une salle de concert de 100 personnes. On veut aussi organiser des ateliers pour des enfants et en faire un centre culturel. Tout est à faire !"

L’ouvrage remis sur le métier, avec une certaine foi… 

Yann Tiersen ALL (Pias) 2019
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