Yann Tiersen, les plages électroniques d’Ouessant

Yann Tiersen publie l'album "Kerber", du nom d’une chapelle de l’île d'Ouessant en Bretagne. © Richard Dumas

Avec son nouveau disque, Kerber, Yann Tiersen effectue un virage électro. Dans sa recherche de matières sonores inédites, il continue, inlassablement, de célébrer son île, Ouessant, son écosystème et sa force sacrée.

Il suffit d’évoquer le nom de Yann Tiersen, d’entendre une poignée d’accords de sa musique d’aquarelle, de matières, de vent, de sable et d’eau, pour que surgissent les contours et la possibilité d’une île posée sur l’Atlantique.

Ouessant, île du bout du monde, terre d’ancrage d’où Tiersen compose ses voyages. Ouessant, bout de terre de 15,5 km2 et 800 habitants, battu par la houle. Ouessant, aux odeurs d’embruns et de fleurs, dont les côtes de granite dentelées plongent dans la mer d’Iroise. Une île où la nature explose, dans sa force chamanique. 

Le chanteur y a posé ses valises voilà dix ans, après y avoir séjourné régulièrement. "J’ai des souvenirs, des images fortes de mon père ici, se rappelle-t-il, ému. Avant tout, j’aime Ouessant pour ses habitants, mes amis de cœur. Quand je m’en éloigne, je me sens toujours un peu perdu"

Bien sûr, les paysages, les éléments exacerbés de sa terre, le roulis puissant de la mer, traversent aussi le musicien. "L’océan nous connecte à la terre entière, remarque-t-il. Un ouragan sur la côte ouest des États-Unis peut se ressentir à Ouessant. Et en période de pandémie, la mer, imperturbable, symbolise la liberté."

D’ailleurs, sur ce territoire paisible et isolé, à quoi pouvait donc bien ressembler le confinement ? Durant le premier, Yann Tiersen, frappé, comme beaucoup, par la stupeur, s’est retranché dans son potager. Résultat ? Courgettes et patates en pagaille.

Pendant le deuxième, direction cette fois son studio, L’Eskal, à l’autre bout de l’île, bâtisse blanche au nom graphique et coloré, localisation 48°27’20.6”N5°05’50.9”W. Ici, dans cette ancienne discothèque de l’île, l’artiste a installé en 2019 ses espaces de travail, des lieux de résidence pour créateurs, une salle de concert…

Le côté "sauvage" des machines

Après Portrait, en 2019, réenregistrement analogique de ses morceaux phares, relecture des univers sonores qui le constituent, Tiersen voulait explorer d’autres horizons. Cahier des charges ? Un disque piano solo. Au final, la consigne l’a ennuyé… Et si le piano est resté sa base de composition, sa banque de sons, l’artiste a vite bidouillé des machines, utilisé des samples, des câbles… En bref, un retour aux fondamentaux pour ce musicien qui a démarré par l’électro, avant de connaître le succès grâce à ses belles rêveries acoustiques.

 

Sur ce virage, Tiersen s’explique : "Bizarrement, je trouve à l’électronique une dimension plus organique, magnétique, plus en lien avec la nature, que les instruments acoustiques… Je perçois un côté sauvage, vivant, dans ces inventions capables de générer du son non-stop, ces machines parcourues d’électricité, de fluides comme des orages, ces composants que traversent des forces… En réalité, j’y sens moins la main de l’homme que dans le piano, instrument pour moi un peu totalitaire, trop riche, trop tempéré… Pour ce disque, j’ai utilisé plutôt la synthèse granulaire, pour pouvoir zoomer dans le son…" Et Tiersen, de citer les ustensiles de son artillerie : les ondes Martenot, des synthés analogiques, avec des modules au nom barbare. 

La leçon du puma

Dans sa "méditation geek" truffée de technologies, de radieuses mélodies, d’atmosphères en clair-obscur, changeantes comme un ciel breton, le musicien célèbre l’écologie, l’écosystème du paysage qui l’entoure… Une considération encore plus importante depuis cet événement qui a failli lui coûter la vie. "Il y a six ans, raconte-t-il, je traversais la Californie en vélo avec ma femme : une longue route de douze heures. Au bout de six, un puma affamé commence à nous suivre... Parce que nous ne connaissions pas suffisamment bien notre environnement, nous avons failli mourir de façon atroce. L’épisode a changé ma perception du monde. J’ai arrêté de penser de façon anthropocentrée. Je me suis rendu compte que les éléments vivent, les animaux, le moindre bout de béton… Chaque lieu possède sa force, sa propre énergie. À Ouessant, bien sûr, c’est évident, puisque l’humain reste humble face à l’océan, omniprésent. Ici, on sent les pierres, les éléments immémoriaux… On ne rigole pas face au sacré."

Avec son côté punk, brut, spontané, Tiersen peint donc, dans ce disque intitulé Kerber, du nom d’une chapelle de l’île, les endroits chers de son territoire. "Avant, mes morceaux se fixaient davantage sur le passé, la mémoire. Désormais, ils s’attachent aux lieux.", éclaire-t-il.

Et l’on sent dans ses pistes, dans ses plages, toute la force de son île, emmenée par l’électro. "J’aime ce côté transe, ce côté danse, dit-il. Entre les tambours chamaniques et la musique électro, il n’y a qu’un pas. Les deux se connectent avec la méditation, le corps, le cœur, l’environnement… la magie !"

Yann Tiersen Kerber (Pias) 2021

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