Lounis Aït Menguellet au Zénith

Lounis Aït Menguellet © DR

Le Chanteur-guitariste et poète, Lounis Ait Menguellet est de retour. Après son opus Inagan, en 1999 (Blue Silver) et un passage remarqué à la Cité de la Musique, à Paris, l'année dernière, il revient nous présenter Inasen, son dernier album. Pour le plaisir de tous, il investira donc le Zénith le 12 janvier : un voyage au cœur de la culture amazigh à ne pas manquer. Rencontre.

En 1997, ce troubadour fêtait au Palais des Congrès de Paris trente années d'une carrière exemplaire au fil de laquelle, sans artifices ni dérapages, il a toujours été célébré comme une idole par la communauté kabyle. Auteur de textes à contenu social et politique, de ballades et de complaintes au souffle poétique, il est l'une des figures emblématiques de la chanson kabyle. Ardent et déterminé, il chante l'âme et les rêves de son peuple. Aujourd'hui, il nous parle de cet album, sorti fin 2001 et réalisé par le chanteur Takfarinas, Inasen.

Combien de temps s’est écoulé depuis votre précédent enregistrement ?
Deux ans. C’est l’intervalle moyen que je laisse en général entre chaque disque. Je ne sais plus combien j’ai fait d’albums en tout, mais pour ce qui est des chansons proprement dites j’ai dû en écrire environ 150 à 160. Je n’ai jamais eu l’intention de faire carrière, je suis un chanteur provisoire depuis plus de trente ans. A chaque album paru, je ne sais pas s’il y aura une suite. Il se trouve que j’ai la chance d’avoir depuis plus de trente ans, régulièrement de l’inspiration.

A quel moment considérez-vous que votre carrière a réellement démarré ?
C’était à l’occasion d’un concours pour amateurs à la radio, en 1967. J’avais 17 ans. Il y avait une émission sur la chaîne 2, la chaîne kabyle, qu’on aimait bien écouter. Elle était conduite par l’un de nos plus célèbres chanteurs, Cherif Kheddam, et s’appelait Les Chanteurs de demain. J’étais plus poussé par l’envie de voir Kheddam de près et tous les gens qu’on entendait sur les ondes que par l’idée de faire carrière, au cas où l’on me remarquerait avec ma petite chanson.

Vos premiers pas en studio d’enregistrement ?
C’est arrivé un peu plus tard. J’ai enregistré deux 45t à la fois, en 1969. J’habitais à Alger mais les enregistrements se sont faits à Oran. Ce sont des titres qu’il m’arrive encore de reprendre, quatre chansons, dont celle qui m’a fait gagner le concours, que l’on peut traduire en français par « Si tu pleures », c'est une chanson d’amour. A l’époque, j’écrivais surtout ce genre de chansons (J’avais l’âge).

Quand avez-vous glissé vers un autre répertoire, et choisi d’aborder des sujets plus « sérieux » ?
Le glissement s’est fait d’une façon naturelle. Je n’ai pas décidé un jour d’arrêter un genre pour m’attaquer à un autre. Deux paramètres essentiels ont fait peut-être que j’ai basculé : l’âge et la situation, de plus l’atmosphère était de plus en plus tendue, avec des problèmes sociaux et politiques allant en s’aggravant. Comme j’étais arrivé à un âge où l’on commence à se préoccuper des problèmes de société, le virage s’est fait en douceur vers 1975-76.

Quel est le premier titre engagé que vous ayez écrit ?
Le premier titre pour lequel je me suis fait taper sur les doigts, c’était en Ayagou (nuage emporté par le vent), en 1978. C’est une chanson assez longue dans laquelle j’ai mis en scène un nuage qui arrive dans le ciel et un exilé qui parle à ce nuage. Il lui demande d’où il vient. Le nuage lui répond : je viens d’où tu es venu et où jamais tu ne retourneras. L’autre lui pose des questions sur la situation politique et lui demande ce qu’il est venu faire ici. Le nuage dit que ce sont ses frères qui l'ont envoyé pour couvrir son soleil. C’est une chanson assez triste. L’épilogue signifie que la situation troublée de son pays a suivi l’homme jusque dans son exil.

Vous vous êtes fait taper sur les doigts ? C’est à dire ?
Les trucs habituels. Des auditions par des gens de l’ombre qui viennent vous voir et vous disent : « Il y a des choses dont tu ferais mieux de ne pas t’occuper ».

Avez-vous l’espoir de pouvoir un jour vous remettre à écrire uniquement des chansons d’amour, de ne plus avoir à dénoncer ce qui vous attriste et vous fait mal ?
Effectivement, j’en rêve. Mais plus on avance, plus on se dit que c’est un rêve inaccessible. On se surprend à ne penser qu’à des problèmes de société, de liberté, d’équilibre de la société. Donc on est bien loin des chansons d’amour, de la poésie. Pourtant , je me dis parfois qu’il ne faut pas désespérer. Prenez l’exemple de la libéralisation. Chez nous, très peu de gens ont espéré qu’elle se ferait aussi rapidement, pourtant, elle s’est faite. Malheureusement, elle a engendré d’autres problèmes, je ne dirais pas plus graves qu’à l’époque du parti unique mais qui sont quand même des problèmes assez épineux.

Faites-vous partie des déçus de l’ère Bouteflika ?
Pas vraiment, car il fallait s’attendre à ce que tout ne soit pas résolu par un coup de baguette magique. Je ne m’attendais pas à des miracles. Mais on est trop pressés, on veut tout, tout de suite comme disait Fellag (un humoriste algérien, ndlr) dans un de ses sketches.

Les chanteurs, les poètes peuvent-ils avoir un rôle déterminant pour inverser le cours des choses ?
Les poètes ne peuvent pas changer grand chose. Ils sont les témoins de leur époque, peuvent constituer peut-être une sorte de repère. Les politiques, eux, peuvent changer beaucoup, s’ils en ont réellement la volonté.

Dans la chanson titre de votre album Inasen, il y a tout de même un message d’espoir ?
Oui, c’est un peu porteur d’espoir, mais il y a aussi pratiquement 60% d’ironie dans ce que j’y écris. D’un certain côté, c’est une chanson assez triste parce que j’évoque des rêves qui ne sont pas du tout disproportionnés par rapport à la réalité. Ce sont des rêves simples, des rêves de paix. On s’aperçoit que dans notre pays, même lorsqu’on demande peu de choses, cela paraît insurmontable, énorme. Quand on présente des gens ayant du travail, gagnant bien leur vie, dans un pays en paix, comme un rêve, cela veut dire en fait que tout va très mal. Donc cette chanson que l’on pouvait penser optimiste, au final ne l’est pas du tout.

Vous avez confié la réalisation de cet album à Takfarinas. C’est la première fois que vous travaillez avec un directeur artistique ?
Effectivement. C’était une idée de mon fils Djaffar. Comme il est musicien, il a des idées très précises sur les arrangements. Il n’arrêtait pas de me conseiller de changer ma façon de travailler et m’a suggéré de contacter Takfarinas qu’il aime beaucoup. Je leur ai donné pratiquement carte blanche sur les arrangements, tout le déroulement de l’enregistrement et je ne l’ai pas regretté. Ils ont eu l’intelligence de ne pas toucher à la base, à l’essentiel : les mélodies et les textes. J’ai composé mes mélodies comme j’ai l’habitude de le faire et les textes également. Ce sont les arrangements qui se sont adaptés aux textes et non l’inverse. Quand on a affaire à un directeur artistique qui connaît et chante dans la langue, ce n’est pas difficile pour lui d’avoir cette sensibilité, de comprendre tout de suite de quoi il s’agit.

Pensez-vous qu’un jour on pourrait apprendre vos textes dans les écoles en Algérie comme on apprend Brassens aux écoliers en France ?
Je n’y ai jamais pensé. On n’a jamais été en situation de penser à cela. On pense toujours à l’urgence de ce qu’il y a à faire et à dire. Donc, je vois mal un chanteur, quel qu’il soit, penser à la postérité. Peut-être que l’on y pensera un jour si l’on retrouve la paix, mais pour l’instant…

La chanson kabyle est-elle nécessairement une chanson de combat ?
Non. Ce sont les circonstances qui en ont fait une chanson de combat. La chanson d’avant guerre n’était pas du tout comme cela. La chanson kabyle a une histoire. Elle a eu un second souffle dans les années 1970, mais elle existait bien avant et c’était une chanson d’une variété extraordinaire. On a eu des chanteurs fabuleux qui interprétaient tous les thèmes. Parmi les anciens, Cheikh Nordin qui fut pratiquement à l’origine de l’ouverture de la chaîne kabyle dans les années 1940, ou encore Allaoua Zerouki. Plus récemment, il y a eu Slimane Azem, qui a marqué plusieurs générations et dont les chansons sont toujours d’actualité malgré sa disparition, Cherif Kheddam, Taleb Rabah et d’autres encore.

Aït Menguellet : Inasen (Dis-Leur) (Créon Music / Mélodie)
Concert à Paris (Zénith) le 12 janvier à 20h00.