Idir, 30 ans d’engagement

Après Deux rives, un rêve, une compilation parue en 2002, l’humble star berbère revient sous les feux de la rampe avec un cd live et un double dvd (concert et documentaire) intitulés Entre scènes et terres. Un titre qui reflète l’état d’esprit d’Idir, à la fois enraciné dans sa Kabylie natale et installé sur les planches des salles de spectacle.

Auteur du succès planétaire A Vava Inouva en 1974, le troubadour kabyle n’a signé que trois véritables albums en trois décennies, car il privilégie les concerts. Insatiable militant, Idir n’a cessé de servir la cause du peuple berbère, tout en prônant la réconciliation nationale pour son pays. Aujourd’hui, à travers l’image et le son, l’artiste nous invite à suivre son parcours depuis son village montagnard au cœur de l’Algérie jusqu’à Paris. Rencontre.

Rfi Musique : En trente ans de carrière, vous avez gravé peu de disques. Pourquoi avez-vous attendu aujourd’hui pour publier Entre scènes et terres, un premier enregistrement en public sur CD et DVD ?
Idir :
En fait, je n’y avais pas trop pensé. Ce genre de décision relève plutôt des maisons de disques. Mais petit à petit, l’idée a germé, même si ce n’était pas ma priorité, car je préfère être sur scène en face des gens plutôt qu’en studio. Dès qu’on met en boîte quelque chose de vivant, il y a forcément une petite perte. Mais là, comme il y a en plus des prises de vues, j’ai été convaincu du résultat. Il faut considérer ce CD live et ce DVD comme un bilan de ma carrière avant que je passe à autre chose.

Sur ce live, on retrouve vos amis comme, par exemples, Maxime Le Forestier et Jean-Jacques Goldman. Que représente pour vous ces deux artistes français ?
Pour moi, ce sont des institutions au même titre que Johnny Hallyday. Des artistes comme cela, on ne les écoute qu’une fois. Après on les rejoint et on fait partie de leur univers. J’ai découvert Maxime Le Forestier à travers Toi le frère que je n’ai jamais eu, Le parachutiste et puis bien sûr San Francisco. Quant à Jean-Jacques Goldman, je l’ai connu à ses débuts et j’ai toujours apprécié sa manière de mettre les choses en musique. Par la suite, j’ai compris l’homme. J’aime les personnes entières dans ce qu’elles font, c’est-à-dire qui ne se lèvent pas le matin en disant : "je vais écrire ceci ou cela". Tout les deux savent donner et écouter l’autre. Je crois que c’est la principale qualité d’un chanteur.

Dans votre DVD, il y a un de vos musiciens qui souligne: "ce que j’aime chez Idir, c’est sa fraîcheur". Comment avez-vous réussi à conserver cette fraîcheur malgré les années !
Je ne sais pas… Je crois que j’ai toujours essayé de rester moi-même et de garder les pieds sur terre. Car j’ai vite compris que ce métier est illusoire. On vend du rêve ! Pour rester vrai, il faut raconter ce qu’il y a au fond de soi et le livrer au public. Même si je remplie des salles parisiennes comme l’Olympia, le Zénith ou Bercy, je sais ce qui est important : rentrer à la maison et me retrouver devant la glace. Car un concert est un succès de l’instant. En fait, dans ma tête, je ne suis qu’un gratteur de guitare dans un coin.

Tout le monde connaît vos chansons pleines d’espoir, de tolérance, mais aussi de révolte, même si votre voix est caressante. Vous pensez qu’un message passe mieux quand il est adressé avec douceur plutôt que de façon virulente ?
Un de vos confrère a dit de moi : "il élève la voix, sans hausser le ton". Je pense que l’on peut dire des choses assez déterminantes avec fermeté tout en restant doux. Ce n'est pas en criant qu’on obtient des résultats. Je crois que nous ne sommes bien que si nous ressentons des émotions, que nous échangeons les uns avec les autres. Jouer au général de brigade n’a jamais été mon truc !

Depuis les années 70, vous êtes l’un des porte-drapeaux de la rébellion berbère. Qu’est-ce qui vous a poussé, à l’époque, à prendre position sur la défense de la culture kabyle ?
Je suis un enfant de l’Indépendance et je vivais mal une contradiction flagrante. On appartenait à l’Algérie, pays champion du non alignement qui représentait un peu le phare du tiers-monde et avait, quelque part, réussi sa "révolution". Je me souviens, on recevait Che Guevara, Fidel Castro, Yasser Arafat. Mais, en même temps, on voyait que notre langue maternelle, le kabyle, n’avait pas le droit de cité. Je me souviens d’une image où j’expliquais à ma mère le journal télévisé présenté en arabe. Je constatais qu’une citoyenne algérienne, comme elle, était finalement exclue. Pourtant, le pouvoir en place prônait la souveraineté des peuples, ainsi que la prise en charge de leur destin. C’est à partir de là qu’est né en moi, et des gens de ma génération, un sentiment de révolte que j’ai exprimé à travers la chanson. Même si je n’avais pas chanté, j’aurais procédé autrement pour lutter contre cette hégémonie de l’arabisation. Tous ces combats ont fait que maintenant, on a atteint un point irréversible puisque notre langue est reconnue constitutionnellement. A l’heure actuelle, l’Algérie est plurielle. Je la compare à une femme qui aime ses enfants indépendamment de leur langue, de leur race et de leur religion.

 

Avec vos compatriotes exilés, vous avez mené cette lutte principalement en France. Est-ce que ce n’était pas plus facile de militer en dehors de l’Algérie ?
C’est vrai quelque part. Mais je suis venu en France parce qu’on m’a sollicité. Le fait d’avoir eu du succès au pays a attiré les maisons de disques parisiennes. Et puis, il y a une communauté kabyle assez importante ici qui a toujours été en quête d’identité. Pour soutenir ce mouvement, mon action est devenue plus politique. Car le fait d’être kabyle signifiait quelque chose pour moi. Aujourd’hui, la langue berbère n’est plus opprimée et c’est à chacun d’entre nous de faire ses preuves pour qu’elle continue d’exister. 

Idir Entre scènes et terres (Saint George/Sony-Bmg) 2005