Idir, le coloriste

Qu’est ce qui peut pousser le célèbre un chanteur kabyle à enregistrer un album de duos avec la jeune génération rap et r’n’b française ? On pourrait penser à un coup marketing – les albums de duos sont à la mode depuis quelques années dans l’industrie du disque en France, mais quand il s’agit d’Idir, on n’y croit pas.  Au service du concept "la France des couleurs défendra les couleurs de la France", Idir a réussi à fédérer une large palette d’artistes … pour un résultat aux objectifs nobles, mais somme toute assez inégal.

Comment cette idée de travailler sur cet album de duos avec des jeunes artistes, La France des Couleurs a mûri ?
C’est un pur hasard. Nous étions ici justement dans la maison de disques en train de déjeuner avec Valérie Michelin. Puis elle me dit que Rim K, un chanteur du 113 m’aime bien, veut me rencontrer… Elle ajoute que beaucoup de jeunes lui parlent de ma musique. Et c’est comme ça que l’idée a germé. On a fait une liste de gens, certains que je connaissais d’autres moins, parce que c’était un univers aux antipodes du mien et au fil des contacts, à ma grande surprise je me suis rendu compte que ça leur faisait plaisir de travailler avec moi. Le disque devait s’appeler GénérationS au départ. Par la suite, lors d’un featuring avec RIm K et Sniper, le producteur m’a demandé ce que je comptais dire qans ce titre. J’ai répondu que je comptais parler de cette France des couleurs. "La France des couleurs va défendre les couleurs de la France" est vite devenu une sorte de leitmotiv, qui allait me guider dans le choix des thèmes à aborder.

Par la suite vous avez engagé toute la construction de l’album autour de le thème-là – assez politique soi dit en passant…
Politique, dans la mesure où il affiche la confirmation de la société française telle qu’elle est actuellement. C’est politique dans la mesure aussi où cela suscite actuellement un certain nombre d’interrogations, de débats. Mais attention, ce n’est pas politique dans le sens partisan du terme…

La génération qui prend le micro sur cet album raconte une France très différente de celle dans laquelle vous êtes arrivé, non ?
Elle est d’autant plus différente que je ne suis pas français de nationalité. J’ai eu quelques scrupules initialement, mais comme on le dit dans l’album, on est du pays où l’on est aimé. Ce pays m’a adopté ; il m’a donné des choses que j’ai envie de lui rendre. Je ne suis pas obligé d’être français pour aimer la France et ses enfants. J’ai mes deux pays, l’Algérie qui m’a donné une origine, une histoire, et la France qui a donné un sens à ma vie à sa manière.

Et dans ce rapport à la France, vous êtes-vous retrouvé dans les textes des artistes présents sur l’album ?
Certains revendiquent des choses qui ne me concernent pas. A certains moments, il fallait même les freiner… Je n’ai pas la révolte d’un Sinik qui est de père kabyle et de maman française qui a connu l’exclusion dans son pays. J’étais là pour accompagner les artistes et donner le petit bout de moi-même pour être juste. Quand Akhénaton traite de Jérusalem, cette ville mythique, cela participe de cette vision de la France des couleurs aussi, qu’on soit juif ou musulman. Dans ce projet, la difficulté pour moi était d’éviter d’être à l’extérieur. La meilleure manière de montrer que j’aimais ce pays était de montrer ma sincérité dans le partage avec les autres. Indépendamment des histoires de droite ou de gauche. Ce disque s’adresse à tout le monde.

Vous connaissiez tous les artistes présents sur l’album ?
Forcément, je connaissais le travail d’un certain nombre d’artistes présents sur l’album. Ayant des enfants, on connaît toutes les grosses pointures…Sinik, je connaissais, Oxmo Puccino et son côté émotionnel, évidemment Akhénaton. Après j’en ai découvert d’autres…Je connaissais seulement le tube Angela des Saïan Supa Crew, et cela a été d’ailleurs les premiers artistes que j’ai rencontrés… J’ai pu découvrir des intelligences, des sensibilités que j’étais loin d’imaginer. Je dois avouer qu’à certains moments, je caricaturais un peu les choses par méconnaissance, par ignorance…Je ne m’attendais pas à une telle créativité.

 

Y a t'il eu systématiquement une élaboration commune des morceaux ?
A chaque fois, à deux ou trois exemples près. C’était marquant car il y a eu rencontre. Grand Corps malade m’a dit qu’il était venu me voir à Saint-Denis avec ses copains. Finalement, on s’est mis à parler de la banlieue et du fait qu’on aimerait y voir un peu plus de fleurs…Cela a évolué vers la religion, et je lui ai demandé d'écrire sur la position d’un papa musulman qui pour une fois, va renvoyer au magasin des accessoires les dogmes, les clichés religieux et la tradition  afin de pouvoir se mettre à nu et parler à sa fille. Et de là est née cette Lettre à ma fille. C’est un des morceaux les plus importants de l’album, qui souligne que la laïcité ne se négocie pas.

Par contre, Disiz la peste, m’a parlé d’un texte sur les tirailleurs sénégalais. Un de ses oncles était tirailleur, deux frères de mon grand-père sont morts, l’un dans les Vosges, l’autre à Verdun, donc on était en plein dans le sujet. Là, j’ai posé ma voix, sans rien faire d’autre, mais le texte faisait quand même partie de mon parcours. Enfin, il est important de dire que je me suis mis au service du concept. Même si à certains moments, on est assez loin de mon univers… Ce ne sont pas les United Colors of Idir, c’est la France des couleurs, il s’agissait de donner un reflet, sincèrement.

C’était plus difficile pour vous ?
Oui, tu as toujours la peur de ne pas assurer, d’être à côté de la plaque, de ne pas trouver les mots. Je me réfugiais souvent dans le thème. On peut détester ou aimer certaines chansons, mais le concept reste viable, et même au-delà : essentiel.

Idir La France des Couleurs (Sony/BMG) 2007
Idir et les artistes de la France des couleurs en concert au Zénith de Paris le 19 octobre 2007