Idir, mort d’un humaniste exigeant

Idir en concert en 2010. © RFI/Edmond Sadaka

Auteur-compositeur et interprète algérien d’expression kabyle, né le 25 octobre 1949 à Aït Yenni, à une trentaine de kilomètres de Tizi-Ouzou, capitale de la Grande Kabylie, Idir s’est éteint le 2 mai à Paris à l’âge de 70 ans. Son nom de scène qui signifie "vivre", "vivant", il l’avait emprunté au prénom que donnent à un nouveau-né des parents après qu’ils aient perdu un enfant. C’était sa façon de signifier en douceur, comme toujours avec lui, que la culture berbère dont il était un des acteurs reconnus et appréciés à travers le monde, ne mourra jamais.

Comme Manu Dibango disparu quelques semaines plus tôt et à l’instar du Soul Makossa du saxophoniste camerounais, le chanteur et musicien Idir doit son succès à la face b d’un 45 tours. Là encore, le hasard a joué un rôle primordial.

On est en 1973 et le jeune musicien attend à la porte d’un studio de la Chaîne 2 de la Radio Algérienne, Nouara, une chanteuse et comédienne en vogue alors en Algérie, qu’il doit l’accompagner lors de l’enregistrement de Rsed A Yidess (Que vienne le sommeil), un titre qu’il a composée pour elle. Nouara ne venant pas, c’est lui qui immortalisera la berceuse, gravant dans la foulée un second titre (A Vava Inouva) avec la participation vocale de la chanteuse Mila.

Un succès inattendu

À l’époque, Idir a 24 ans. La musique n’est alors qu’un agréable passe-temps. En aucun cas, il ne pense en faire son métier, comme il le confia en avril 2017 au micro d’Alain Pilot dans La Bande Passante, son émission sur RFI. Il vient de boucler ses études de géologue et s’apprête à faire carrière à l’issue de son service militaire, dans l’industrie pétrolière algérienne.

C’est lors de ses deux années sous le drapeau algérien sous lequel il fait ses classes, qu’il découvre l’oreille collée au poste de radio, le succès grandissant en Kabylie, mais aussi rapidement en Algérie, en Europe et dans le monde entier de son A Vava Inouva.

Ce titre est une douce évocation d’une veillée hivernale dans un foyer familial des monts du Djurdjura, écrite par le poète Mohamed Ben Hamadouche, comme nombre de paroles qu’il a chanté par la suite. Diffusé dans plus de 70 pays et interprété dans une quinzaine de langues, il sera le premier titre écrit, composé et produit au Maghreb à connaître un succès international hors d’Afrique, et de fait son plus grand succès, un succès qui transforme sa vie. Repéré par le label Pathé, Idir rejoint Paris où il s’installe en 1975. Son premier album tout simplement intitulé A Vava Inouva paraît l’année suivante.

Ce succès, le chanteur et musicien le vivra toujours avec une humilité, une simplicité et une lucidité qui forcent le respect. Si Idir ne se considère redevable de rien à l’endroit de l’industrie discographique, il tient à demeurer à la hauteur des mélodies de son enfance quand à la sortie de l’école, le gamin qu’il était, devenu berger pour quelques heures, sifflotait dans une flûte bricolée dans un roseau, et à la poésie des récits kabyles que sa mère et sa grand mère, deux poétesses et conteuses appréciés dans son village, partageaient durant les veillées.

Idir aime prendre son temps, d’où une discographie qui compte moins d’une dizaine d’albums studio, en un peu moins de 45 ans. Dans les années 80, il s’autorise même un break d’une dizaine d’années pour ne pas se répéter. Son retour n’est que plus attendu tant pour sa musique, que pour le regard qu’il porte depuis Paris sur sa région et son pays dont il avait toujours la citoyenneté.

Identité berbère

Récemment il se réjouissait publiquement des dernières évolutions de la société algérienne, continuant d’affirmer haut et fort son identité berbère. Plus tôt, en septembre 2015, lors d’un concert à Londres, arborant un drapeau amazigh sur les épaules, il tenait à préciser à l’intention de quelques grincheux dans le public : "Il y a pas mal de gens qui ne sont pas contents quand ils me voient ainsi avec un tel étendard. Qu’ils sachent que ce n’est pas pour concurrencer tel ou tel drapeau. Parce que la chose politique, la notion de nation est importante, je veux simplement dire que la culture berbère existe, qu’elle existera et que je ferais tout pour qu’elle soit pérenne. Certains disent que je n’aime pas les Arabes. Ça serait idiot de ne pas aimer quelqu’un, déjà ce n’est pas normal, je ne suis pas là pour détester X ou Y, je suis là pour essayer de magnifier mon identité, surtout parce que je n’ai pas envie que l’on fasse de moi quelqu’un que je ne suis pas. Je veux être moi-même… Il n’y a aucune raison, ni objective, ni scientifique, ni social qu’une origine soit moins ou plus qu’une autre origine" clarifiait le l’artiste. Il a d'ailleurs chanté tout au long de sa carrière avec des gens de toutes nations et de toutes origines comme en témoigne sa discographie émaillée de nombreuses collaborations avec Cheb Mami, Alan Stivell, Manu Chao, Aznavour, Maxime Le Forestier, Gnawa Diffusion, Zebda, Geoffrey Oryema, Karen Matheson, Titi Robin, Jean-Jacques Goldman et même de nombreux rappeurs (Akhenaton, Oxmo Puccino, Grand Corps Malade, Rim’K, Sniper…)

Depuis l’annonce de son décès, ils sont nombreux à demander en Algérie, un deuil national pour célébrer le départ de cet artiste phare du mouvement culturel berbère, qualifié dans un tweet par le Président Tebboune de "pyramide" dans un pays qui n’en compte aucune, ce qui a eu l’art d’irriter plus d’un des admirateurs d’Idir.