Stephan Eicher, comme une fanfare

Avec son nouvel opus "Hüh !", Stephan Eicher revisite des pièces de son répertoire. © Laurent Seroussi

Après une tournée en compagnie du Traktorkestar, Stephan Eicher publie son premier disque depuis sept ans. Dans Hüh !, il revisite quelques pièces maîtresses de son répertoire avec cette fanfare balkanique et c’est détonant ! Un album idéal pour combattre le blues, par un chanteur qui, à 58 ans, a encore quelques petites blagues à faire et chante -toujours- de très bonnes chansons.

Ce soir de février à Paris, le Grand Rex affiche presque complet. Dans la salle des grands boulevards, les spectateurs sont confortablement assis devant une scène habillée comme un vieux garage, avec de la paille, un juke-box et des pneus de tracteur. Après une bonne vingtaine de minutes d’attente, une fanfare tsigane entre dans la fosse par les portes de derrière et met déjà tout le monde debout. Avec ses trois batteurs, ses neuf cuivres, ainsi va le Traktorkestar qui a partagé ces derniers mois l’affiche avec Stephan Eicher et se trouve être le principal artisan d’Hüh !, disque dans lequel il revisite son répertoire avec des arrangements d'influences balkaniques.

De l’aveu même de l’intéressé, un tel mariage avait tout pour être "un peu casse-gueule" mais ce bon M. Eicher semble même tirer son énergie de ces garnements qui recouvrent la scène de confettis ou attachent avec du ruban leur saxophoniste pendant un solo. "Je vous jure que ce n’est pas répété. Je dis juste sur la partition : 'Faites ce qui vous traverse la tête !' ou 'Faites-moi rire', explique-t-il, avec cet accent si particulier. A la fin, cela devient même un sketch. Je les arrête simplement quand ça devient trop dangereux… C’est punk, mais avec de l’amour quand même." Avec ses moustaches retroussées et son costume trois-pièces en velours, on pense à un M. Loyal qui présenterait un numéro de cirque.

Des origines yéniches

L’association entre le plus français des chanteurs suisses et le Traktorkestar est née en parallèle d’une longue bataille juridique qui l’a opposé à sa maison de disque. Sous contrat avec Barclay, une filiale d’Universal, Stephan Eicher a attaqué la multinationale pour des manquements à ses obligations contractuelles après lEnvolée (2012), son dernier album en date. Ces démêlées avec l’industrie musicale émaillent sa conversation ; ils expliquent le long silence discographique d’Eicher depuis sept ans et sa quasi-absence médiatique. Alors, durant ce blocage, le chanteur a donné deux disques à Universal - sans réponse d’Universal- et imaginé des tournées pour le moins insolites.

Dans le spectacle Stephan Eicher & Die Automaten, il a partagé la scène avec un groupe d’automates. Chaque soir, il a donné vie à un orgue, un glockenspiel et à l’accordéon de son père, acquis peu de temps avant. C’est après cette tournée "solo" que s’est imposée l’idée d’un autre concert, accompagné cette fois-ci d’une fanfare tsigane, et la sortie sur une autre division d’Universal, Polydor, d’anciennes chansons revisitées sur ce mode. Une évidence pour le musicien aux origines yéniches (1) ? Pas exactement ! Ce concept est plutôt venu d’une collaboration avec le compositeur d'origine yougoslave Goran Bregovic – celui des films d’Emir Kusturica-, et puis il a pris forme avec le Traktorkestar, et la rappeuse Stef La Cheffe.

Le tube Déjeuner en paix, qui l’a mené au sommet au début des années 1990 ? Il n’a pas été gravé, mais il est expédié dès l’entrée sur scène. Combien de temps ? Elle prend un tour dansant. Pas d’amis (comme toi ?) ? Elle se transforme carrément en disco balkanique. Les filles du Limmatquai, qui ont marqué ses débuts en France ? Là encore, il s’agit plutôt de danser. Mais ce qu’on aime surtout, c’est (re)découvrir les textes de l’écrivain Philippe Djian au milieu de ces cuivres.

Sur son répertoire en général, Stephan Eicher note : "J’ai fait une musique corporelle à mes débuts. Mais avec Philippe Djian, c’est le mot qui prime. J’ai tant de respect pour les textes de Philippe qu’à partir de Louanges (1999), j’ai préféré faire des films imaginaires. Pendant dix ans, j’ai écrit une musique pour fermer les yeux. Pas une musique physique où on dit, les yeux ouverts : 'Putain, plus vite !'"

La chanson d’amour contrariée Louanges ressort d’ailleurs dynamitée par les douze musiciens. Ce qui aurait pu être un simple best-of en version balkanique, est en réalité une belle réinterprétation. Le dandy de 58 ans sort de problèmes de dos, mais il ne manque pas d’humour. Il admet, taquin : "J’aime bien foutre la merde, oui ! Avec Universal, je crois que je voulais avoir un juge qui dise : 'Mais ce n’est pas possible, ce contrat !' (...) Il y a cette image des empereurs romains, qui passaient sous l’Arc de triomphe sur leurs chariots. A côté d’eux, il y avait une personne qui parlait tout bas et répétait : 'N’oubliez pas que vous êtes mortels.' Peut-être que c’est cela, le rôle de l’artiste. C’est un peu comme les gilets jaunes, mais eux, ils crient. Moi, j’aime bien la méthode sicilienne, plus calme." 

La méthode Eicher, en tout cas, est diablement efficace et on attend la suite avec impatience. Elle serait prévue pour l’été, a priori. Mais à l’ère de la musique dématérialisée, produire un disque peut parfois prendre du temps, beaucoup de temps.   

(1) Stephan Eicher est parti sur les traces de ses origines yéniches et de l’empreinte de la musique yéniche en Suisse pour un documentaire, Yéniche sounds, auquel il a participé avec son frère Erich.

Stephan Eicher Hüh ! (Polydor) 2019
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