N3rdistan, des Abbassides à l’électro

Le duo N3rdistan sort un premier album. © Maxime Astier

Originaires du Maroc, Walid Ben Selim et Widad Broco imaginent une nouvelle contrée musicale qui relie la poésie classique arabe au rap et à l’électro d’aujourd’hui. Après trois années de tournée, le duo N3rdistan publie son premier album.

Le déclic est venu d’un célèbre poème, Safir écrit par Al Asmai au VIIIe siècle, à l’époque des califes abbassides de Bagdad. Widad se souvient : "Notre aventure musicale est partie de là. C’est une poésie assez connue, notamment parce qu’elle est difficile à apprendre. On raconte que le calife de l’époque souhaitait récompenser un poète dont il ne pourrait réciter les vers. Al Asmai est plein de malices, il saute du coq à l’âne d’un vers à l’autre."

Walid, la voix de N3rdistan, poursuit : "Widad l’a apprise par cœur et l’a déclamée devant moi. On a tout de suite eu une illumination : il y a un flow, un phrasé si proche du rap ! On s’est alors mis à composer de la musique et à adapter des poésies." C’était en 2014. Ils donnent leurs premiers concerts et sont repérés dès l’année suivante par les festivals du Printemps de Bourges et Visa for Music à Rabat. Le duo part en tournée du Maroc au Cap-Vert, en passant par le Liban, Dubaï ou le Canada, et jusqu’à l’Estonie. Pas le temps de se poser en studio pour enregistrer un album, ils ouvrent des ambassades du N3rdistan un peu partout. 

Poètes

N3rdistan ? Un nom de groupe comme un pays ou une cité imaginaires, qui rime avec celui de régions du monde plutôt instables. Un monde déserté de sens où vivrait un peuple soumis, que deux troubadours venus du passé ou du futur viendraient libérer par leurs textes poétiques et politiques.

N3rdistan, pays des nerds, car Widad et Walid sont passionnés d’informatique musicale et de nouvelles technologies. Et nerd peut ressembler au mot arabe qui désigne le jeu de dés. Petite référence au poème Le Lanceur de dés de Mahmoud Darwich. Après des années de voyages diplomatiques, le duo sort en 2019 son premier album.

Autant féru de logiciels musicaux que de poèmes arabes classiques, le duo adapte des textes façon rap sur des sonorités électros à la fois sombres et puissantes. Le titre Ana wa Anti reprend un texte de la poétesse irakienne Nazik El Malaïka (1922-2007), dont le nom signifie littéralement "astéroïde des anges". Un poème qui prône amitié et féminisme. "Maliha" du poète Nizar Qabbani, dénonce le défaitisme d’une certaine pensée arabe.
 

Parmi ces poètes, le public occidental ne connaît sûrement que le Libanais Khalil Gibran ("Le Prophète"), dont le texte Hor, ode à la liberté, figure dans ce premier opus. L’album se clôt par un texte du Xe siècle du Syrien Aboulala Al Maarri, un poète aveugle et végétarien, qui tance une nation écervelée par les divertissements. Les deux musiciens écrivent aussi leurs propres textes, tout aussi contestataires ou critiques. Comprendre l’arabe littéraire ou marocain permet d’apprécier l’acuité de ces propos.  

Paraboles

Walid et Widad s’étaient connus adolescents à Casablanca, où ils avaient créé l’un des premiers groupes de rap marocain, Thug Gang, en 1999. "Cinq chiens enragés" se rappelle Walid. "Ados, on rejette la culture dominante ou traditionnelle. C’était soit le rap, soit le métal." L’adolescent, qui chantait Oum Kalthoum et Marcel Khalifé, abandonne les cours de violon du conservatoire. À cette même époque, les paraboles satellites fleurissent sur les toits et les balcons du royaume. Viva, MTV… Les deux amis découvrent 2Pac, "notre poète" s’enflamme la jeune femme, mais aussi DJ Premier, Mos Def ou A Tribe Called Quest.

Widad se rappelle de la musique de Massive Attack et Portishead. Walid de Roni Size ou Amon Tobin. "L’arrivée d’Internet fut comme si nous étions dans une cellule et que nous avions ouvert une fenêtre. De celle-ci, on ne voyait pas un horizon, mais un univers" raconte Walid. Ils découvrent des logiciels de création musicale, différentes cultures, ils échangent sur des forums de discussion et engrangent des connaissances…

Thug Gang remporte un beau succès au Maroc. Walid se tourne ensuite un temps vers le metal. En cette fin des années 1990, la jeunesse marocaine crée sa contre-culture, un mouvement culturel baptisé Nayda ("le réveil" ou "la levée"), que l’on a parfois comparé à la Movida espagnole.

Mais depuis 2002, les deux amis sont venus vivre en France. Widad à Montpellier et Walid à Perpignan. "J’avais choisi l’Université de Perpignan sur une carte météo, car c’est la ville la plus ensoleillée de France" s’amuse Walid, qui habite un village tout proche. Et N3rdistan c’est loin ? Selon un algorithme facétieux de Facebook, il se trouverait au beau milieu de l’océan Atlantique. Peut-être à l’emplacement de l’Atlantide, d’un monde imaginaire…

 N3rdistan N3rdistan (Believe) 2019

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