Rythmes d’hier et musiques d’aujourd’hui pour redécouvrir Haïti avec Wesli

Wesli © Randolph Graham / Wup Wes urban Productions

De sa plongée dans le cœur historique d’Haïti et de ses traditions, Wesli a remonté la matière qui sert de base à son cinquième album Rapadou Kreyol, récompensé de part et d’autre de l’Atlantique, sur lequel il prend plaisir à brouiller les frontières, dans le temps comme dans l’espace.

Avec ce son particulier de vuvuzela locale, le koné bat le rappel, relayé après quelques secondes par les chœurs puissants qui répondent au chant solo de Wesli. Si le chanteur haïtien a placé Nèg Dahomé en ouverture de son album, c’est en référence à certaines cérémonies traditionnelles vaudou qui débutent avec ce rythme.

L’effet est aussi saisissant qu’immédiat. Les dernières résistances éventuelles cèdent sous les coups des tambours et des notes égrainées par une kora inattendue, mais bienvenue. L’instrument emblématique d’Afrique de l’Ouest souligne l’héritage mandingue qui participe, au même titre que d’autres influences de la sous-région, de la culture ancestrale de cette moitié d’île caribéenne – et que James Germain avait aussi rappelé en enregistrant à Bamako en 2010.

Identité haïtienne

Pour Rapadou kreyol, allusion au sucre brut de canne fermenté conservé dans un bambou et dont on se sert par exemple "pour sucrer le café le matin", Wesli voulait mettre en avant l’identité haïtienne ou plutôt contribuer à sauvegarder un patrimoine mis en danger par l’approche de plus en plus "urbanisée" de la musique en Haïti.

Lui qui réside au Canada depuis 2001 est retourné sur sa terre natale afin de se rendre dans "ces lieux de conservation de la culture vaudouesque" que sont ces arrière-cours baptisées lakou dahomé, lakou congo, lakou soukri… "Nos parents nous ont toujours dit que si on voulait trouver vraiment l’âme de notre culture importée et exportée d’Afrique, c’est dans ces lakou-là qu’il fallait aller", se souvient-il.

Sur place, il écoute les houngan et les mambo (maîtres et maîtresses de cérémonie) lui expliquer ces chansons qui ne sont pas en créole, mais témoignent des survivances des langues fon, yoruba et éwé parlées par les esclaves arrachés à leur continent.

Vient ensuite la valorisation de ces multiples rythmes et chants à dimension historique. La réussite de Rapadou Kreyol se situe sans conteste sur ce terrain, en évitant les récifs sur lesquels nombre de projets aux nobles intentions se fracassent : les uns parce qu’ils sont restés trop près des traditions pour toucher un public autre que confidentiel, les autres parce qu’ils s’en sont trop éloignés et se sont égarés…

Pluralité et cohérence

Wesli a trouvé la distance idéale, qu’il sait en plus faire varier au gré des 21 morceaux de l’album, ce qui confère à l’ensemble une forme de pluralité sans nuire à sa cohérence. Tantôt, le travail sur les voix donne du relief aux percussions, comme sur Ayizan ou Legba, le dernier morceau qui respecte ainsi les rites cultuels. Tantôt, l’artiste cherche "des similitudes avec d’autres cultures", et enrichit ces liens, au point de faire perdre tout repère conventionnel et d’inscrire sa chanson dans un référentiel sans frontière. Ainsi de Morisdézo, un rythme folk (twoubadou) avec ces cuivres funk, son piano latino, son rap, son accordéon débridé… Ou encore de Lolé Lolé, quelque part entre Haïti et Cap Vert, avec sa tournerie irrésistible sur laquelle se pose une belle ligne mélodique.

Distingué dans son pays lors de la dernière cérémonie des Juno Awards (équivalents des Victoires de la musique) dans la catégorie Meilleur album des musiques du monde, et élu "Coup de cœur" de l’Académie Charles-Cros en France, Rapadou Kreyol a permis à son auteur de franchir une nouvelle étape. Il en mesure l’impact, notamment en termes de tournée. Celle de 2019 s’annonce dense, sur le territoire nord-américain, mais pas seulement. Au total, Wesli sera monté sur scène cette année dans une dizaine de pays, dont l’Inde et la Corée du Sud. Sûrement une première pour un artiste haïtien.

Wesli Rapadou Kreyol (Wes-Urban Productions) 2019
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