Eliasse pétrit le son des Comores

Le chanteur et guitariste comorien Eliasse publie un second album intitulé "Amany Way". © Nico Pulcrano

Installé dans le sud-ouest de la France depuis quelques années, en pleine ruralité, laissant derrière lui sa popularité locale, le chanteur et guitariste comorien Eliasse a suivi un parcours inhabituel, entre le travail de terrain et les fourneaux, avant de revenir en studio pour son deuxième album Amani Way.

Sur son archipel à quelques centaines de milles des côtes du Mozambique et au nord de Madagascar, Eliasse avait parfaitement conscience des termes du dilemme : poursuivre une carrière régionale dans la continuité de son premier album Marahaba paru en 2008, avec l’avantage d’être dans sa zone de confort, mais au risque de scléroser sa musique en raison des contraintes géographiques, ou jouer la carte de l’aventure et de la remise en question périlleuse en partant pour l’Europe, sans garantie aucune de concrétiser ses espoirs ?

À Mayotte, "un petit caillou où tu peux te faire un nom en trois mois parce qu’il n’y a pas beaucoup de concurrence", ce natif de la Grande Comore voisine est resté sept ans. "J’en avais fait le tour. Je me suis dit à un moment que si je ne partais pas sous peu, je ne partirais jamais. Même si je savais ce qui m’attendait en France : en 2001, quand j’étais venu à Paris avec Maalesh, je m’étais baladé dans le métro et j’avais vu un super guitariste qui jouait, payé au chapeau, alors que moi je faisais juste un do, un ré et j’étais dans un hôtel avec un billet d’avion pris en charge. J’avais compris qu’il ne suffisait pas d’arriver avec sa petite chanson. Il faudrait ramer", résume-t-il.

Prêt à changer de vie à 36 ans – "j’ai commencé ma crise de la quarantaine plus tôt", lance-t-il –, Eliasse débarque seul en 2014 à Bordeaux, où il ne connaît personne, mais dispose d’un pied à terre. Les services d’accompagnement à l’emploi lui proposent, au vu de son CV, une formation dans le son. Il refuse, explique qu’il veut essayer de faire autre chose avec ses mains, lui qui n’a fait jusqu’alors que de la musique et admet en avoir nourri une sorte de "complexe".

Un an plus tard, il décroche son CAP de boulanger. La musique ? Il lui a trouvé une place : "J’avais monté un concept de concert à domicile. J’allais chez les gens, je faisais à manger, une diffusion photos vidéo et je jouais. Mon idée n’était pas de gagner ma vie avec ça, mais d’aller chercher un public et surtout de ne pas m’arrêter. De garder la main."

La période est fertile en termes de créativité. Le musicien boulanger compose "énormément". Chaque été, il peut compter sur quelques dates avec le trio Elisouma, monté en 2013 avec ses compatriotes Athoumane "Soubi" Soubira et Mwegne M’madi, pour assouvir son besoin de live et partager la musique traditionnelle des Comores à travers l’Europe, mais aussi la Malaisie, l’Ouzbékistan…

Une rencontre décisive

Invité en 2017 au Momix, marché de la musique organisé à l’Île Maurice, Eliasse y fait une rencontre qu’il pense informelle : Fred Lachaize, patron de label et de la structure Music'Action qui organise entre autres le Reggae Sun Ska, un festival fréquenté chaque été par près de 30 000 spectateurs. Les deux hommes découvrent, amusés, qu’ils sont tous deux "voisins", dans le sud-ouest de la France. Ils discutent, plaisantent… Félicité pour sa prestation par ce potentiel partenaire, le Comorien apprécie, mais n’y attache sur le moment pas davantage d’importance. Jusqu’à recevoir un courriel de cette nouvelle relation, quelques semaines plus tard, qui lui propose de venir dans le Médoc pour y réaliser des animations et assurer la première partie de Lulu Gainsbourg.

▶ À écouter aussi : Sessions live au IOMMa, île de La Réunion, acte 2/2 (Musiques du monde 9/06/2019)

L’expérience est si concluante qu’il se retrouve début 2019 à ouvrir pour le groupe Groundation sur toute la tournée européenne des reggaemen californiens. En solo, avec ses guitares et son looper, une formule avec laquelle il s’exprime pleinement depuis plus d’une demi-décennie. Au printemps, Music'Action le pousse en studio, appuyé par deux musiciens : un bassiste vu aux côtés de Martha High ou Shaolin Temple Defenders, et un batteur issu de la scène rock. "En une semaine, tout était enregistré", rappelle Eliasse.

"En trio, on a pris une direction beaucoup plus rock blues. Les chansons avaient fait des kilomètres. Je les avais retournées des millions de fois. Il fallait leur trouver d’autres arrangements par rapport à la version solo", poursuit-il, soulignant que sa démarche s’est basée aussi sur l’approche de ses coéquipiers à l’égard de sa musique : "J’aime voir comment ils ressentent la chose. Ce travail-là m’a toujours intéressé. Si on avait voulu que ça sonne comme du salegy ou du mgodro, on aurait pris un Malgache !"

Jeu de mots et trait d'esprit

À la guitare, son jeu trouve des accents similaires à celui de Keziah Jones. "Forcément", admet-il. "Je l’ai beaucoup regardé et je cherchais quelque chose de très percussif au niveau des réglages de la guitare, pour qu’il y ait de la basse et de la rythmique en même temps." Installé depuis deux ans dans un lieu-dit de quatre vieilles bâtisses à proximité d’un village d’à peine 300 habitants du Lot-et-Garonne, en pleine campagne, Eliasse a trouvé dans ce cadre les conditions idéales pour expérimenter ses émotions : "Dans un appartement en ville, ta manière de chanter est limitée pour ne pas déranger les autres. Ici, le premier voisin est à 150 mètres, et je peux faire ce que je veux à minuit ou sept heures du matin. Donc je me lâche beaucoup plus", reconnaît-il.

Comme sur Amani Way, qui donne son titre à l’album, et laisse entrevoir un goût prononcé pour les jeux de mots, confirmé par Ylang Langue. "Franchement, si je pouvais me résumer, c’est exactement ça !", assure-t-il, assumant ses traits d’esprit parfois alambiqués qui échappent à son public, mais au moins brisent la glace et réduisent la distance. Cette recherche de la proximité, et non d’une posture, se retrouve dans son disque, avec lequel il est parvenu à relever un challenge artistique : acclimater sa musique à un environnement éloigné, sur le plan culturel. Et sous des latitudes moins exotiques.

Eliasse Amani way (Soulbeats Records) 2019
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